Chanteurs vagabonds

Des artistes sous surveillance

  Nous savons peu de chose des chanteurs et musiciens vagabonds qui sillonnaient autrefois la Bretagne. D’où l’intérêt de dépouiller les archives administratives, qui disposent de recensements précis de ces populations. Après l’étude d’Arnaud Flici sur l’Ille-et-Vilaine (cf. MB n°174), voici celle de Christian Morvan sur les Côtes d’Armor entre 1914 et 1940. On y découvre les existences miséreuses des ces artistes souvent infirmes, pour qui la musique était un des rares moyens de subsistance.

Suite à la lecture de l’article d’Arnaud Flici sur les chanteurs vagabonds en Ille-et-Vilaine, j’ai vérifié l’existence d’un fichier équivalent dans le département des Côtes d’Armor. Après une rapide recherche, j’ai consulté ce fichier qui, il faut le préciser, n’est accessible au public que depuis l’année 2000, en raison du délai de communication qui est de 60 ans. Je ne reviendrai pas sur les raisons de ces fiches anthropométriques (voir l’article d’Arnaud Flici), je précise seulement que ces fiches servent à la réalisation d’un carnet, que le nomade doit faire valider par un tampon et une signature dans chaque commune sur laquelle il stationne. Les fiches délivrées par la préfecture servent au renouvellement de ce carnet si celui-ci est perdu ou complet. Il serait bien sûr très intéressant de retrouver des carnets de chanteurs, ils nous permettraient de suivre leurs déplacements, je n’en ai pas trouvé aux archives des Côtes d’Armor. Cette volonté de vouloir suivre et de contrôler cette population nomade n’est pas nouvelle. Tout au long du XIXe siècle les gouvernements successifs n’ont fait que renforcer ce contrôle. Une directive du Comte de Cazes (ministre secrétaire d’état de la police générale) aux préfets, de 1815, montre bien quel est le but de ce fichage : « Ceux qui doivent le plus fixer votre attention sont les marchands de livres, d’almanachs et de chansons. L’influence de ces petites compositions à toujours été très grande sur le peuple, et les recueils de toutes les chansons populaires seraient une représentation assez fidèle des diverses variations de l’esprit public. […] Le paysan qui n’a jamais perdu de vue le clocher de son village écoute ces marchands voyageurs comme des oracles, et les croix d’autant plus volontiers qu’ils s’approchent davantage de lui par le costume et la langue. » Précisons aussi que les professions itinérantes sont classées au début du XXe siècle en trois catégories :
1 – Marchand ambulant : personne possédant un domicile fixe.
2 – Forain : individu de nationalité française, n’ayant pas de domicile fixe, qui circule pour l’exercice de la profession de commerçant ou industriel forains.
3 – Nomade : sans domicile fixe, français ou étranger.

C’est la catégorie des nomades, la plus miséreuse, qui nous intéresse ici. On trouve quelques chanteurs ou musiciens dans la catégorie des forains, mais ce sont des personnes plus proches des métiers artistiques (cirques, spectacles) que des chanteurs de rues.

Une population majoritairement masculine

En ce qui concerne la période 1914 – 1940, j’ai dépouillé 451 fiches de nomades. Première constatation ce département est beaucoup moins fréquenté que l’Ille-et-Vilaine par les ambulants. Sa position géographique qui l’éloigne des grandes voies de communication et l’absence de grand pôle urbain (comme Rennes) en sont sans doute les raisons principales. Cette population itinérante est majoritairement masculine puisque l’on trouve 345 hommes pour 104 femmes. Ces fiches nous permettent de connaître le lieu de naissance de ces nomades : 154 sont originaires du département, 53 du Finistère, 27 de l’Ille-et-Vilaine, 26 du Morbihan et 21 de la Loire-Atlantique, soit un total de 311 d’origine bretonne. En ce qui concerne les étrangers on trouve treize belges, treize italiens, quatre allemands et un turque.
Dans cette liste 136 d’entre eux déclarent une profession ayant trait à l’artisanat comme : rempailleur de chaises ou chaisier, vannier, cordonnier, rémouleur, étameur ou plus étonnant aujourd’hui : raccommodeur de parapluie, de vaisselle ou de faïence. Comme autre catégorie on trouve des commerçants, avec des commerces aussi divers que : bimbelotier, mercier, chiffonnier, colporteur, marchand (de fleurs, de cartes postales, de tissus, etc. …). Dans les professions ayant trait au spectacle, on note seize acrobates et, à l’occasion du passage d’un cirque en 1914, trois allemands et un belge. On trouve aussi trois projectionnistes de cinéma (Cinématographiste ou cinéma forain) en 1914 et 1931, originaire de Belgique de la Sarthe et du Loiret. Je n’ai retrouvé qu’un musicien forain, il s’agit de Séraphin Hofman d’origine belge qui est à Saint-Brieuc en 1930.

Vingt chanteurs ambulants identifiés

En ce qui concerne plus précisément les chanteurs ambulants, j’ai retrouvé vingt fiches (4.5 %), soit un pourcentage légèrement plus élevé que celui de l’Ille-et-Vilaine. La profession de chanteur ambulant en ce début de XXe siècle est en très net recul, en comparaison, pour la seule année de 1857, c’est 20 chanteurs qui sollicitent une autorisation. La différence la plus sensible est la stabilité dans les professions, au contraire du département voisin, les chanteurs déclarent lors du renouvellement de leur carnet toujours la profession de chanteur. Deux d’entre eux ont des activités complémentaires : raccommodeur de vaisselle pour l’un, marchand ambulant pour l’autre. À la lecture de ces fiches, on est d’abord surpris par la proportion importante d’infirmes : sept sur vingt, auxquels on peut ajouter deux chanteurs au visage marqué par la variole, maladie qui sévissait encore à la fin XIXe siècle en Bretagne. Plus surprenant est ce chanteur noté comme sourd, c’est le cas de Auvray Auguste en 1936. Il ne fait aucun doute que c’est d’abord la misère qui pousse ces personnes sur les routes.
Sur ces vingt chanteurs recensés seulement deux femmes. Ce sont, pour beaucoup, des solitaires (quinze), trois sont accompagnées de leurs concubines et un de son épouse. Certains voyages en traînant avec eux une carriole qui, elle aussi, doit être déclarée en préfecture. Il s’agit de Louis Lozach et Eugénie Pennelt qui tirent « un véhicule à traction humaine de 2 m de long, 0.80 m de large, 1.10 m de haut, 0.60 m de hauteur au sol, recouvert d’une toile jaune, 2 roues de diamètre 0.80 m, moyeux à graisse avec ressorts à 5 lames. Une seule ouverture à l’avant ». Et Jean Ollivrin, qui avec son épouse Marie Bescop marchande ambulante, qui est équipé d’ »un véhicule, long de 2 m, forme plate, traction un âne ».

La grande majorité est d’origine bretonne puisque seulement deux sont nés hors de notre région (l’un à Paris et l’autre dans la Sarthe). Hormis ces deux chanteurs treize sont originaires du pays bretonnant (même si cela n’implique pas forcément qu’ils chantent en breton) contre 5 du pays gallo. Voici la liste des chanteurs identifiés :
• Abalain (Louis, Emile), né le 28 avril 1860 à Lambezelec (29), est à Saint-Brieuc en 1932.
• Auvray (Auguste, Jean, Marie), né le 16 avril 1867 à Redon (35), est à Saint-Brieuc en 1931 et 1936. Signe particulier : sourd (1936).
• Enet (François, Louis, Marie), né le : 6 octobre 1908 à Cléden-Poher (29), est à Saint-Brieuc en 1937.
• Foustoul (Maximilienne, Augustine, Renée), née le : 21 juillet 1896 à Brest (29), est à Saint-Brieuc en 1932. Signe particulier : main atrophiée [empreintes digitales de la main gauche absente].
• David (François, Pierre, Marie), né le : 6 juin 1864 à Le Mans (Sarthe) est à Saint-Brieuc en 1925. Signe particulier : claudication de la jambe.
• Grall (Pierre), né le 2 février 1842 à Saint-Pol-de-Léon (29), est à Saint-Brieuc en 1914. Signe particulier : jambe plus courte de 20 cm.
• Goffinet (Jean), né le 15 juin 1887 à Brest (29) est à Saint-Brieuc en 1914.Signe particulier : visage marqué par la variole. Est accompagné de Louasil (Angèle), née en 1875 en Ille-et-Vilaine, raccommodeuse de vaisselle qui est sa concubine.
• Havenel (Julien, Joseph, Marie), né le 11 juillet 1871 à Combourg (35), est à Saint-Brieuc en 1914.
• Kergoat (Jean, Marie), né le 28 juin 1879 à Kermaria-Sulard (22) est à Saint-Brieuc en 1937.
• Lamezec (Louis, Yves), né le 28 décembre 1872 à Saint-Yves (29), est à Saint-Brieuc en 1929.
• Le Rumeur (Alfred), né le 5 mars 1863 à Brelevenez (22) est à Saint-Brieuc en 1930 et 1938. Signe particulier : 1 bras paralysé, sort de prison (indiqué sur la demande de 1938).
• Le Noach (Michel, Marie), né le 9 septembre 1881 à Kerfenten (29), est à Saint-Brieuc en 1934. Signe particulier : amputé de la jambe gauche au genou.
• Lozach (Louis, Joseph, Marie), né le 18 août 1860 à Morlaix (29), fils de Denis Ange et de Le Gall Anne Marie est à Saint-Brieuc en 1926. Est accompagné de Penelet (Eugènie) né en 1863.
• Menguy (Pierre, François), né le 29 avril 1895 à Plouher-sur-Rance (22), est à Saint-Brieuc en 1938.
• Moré (Émile), né le 14 juillet 1869 à Saint-Brieuc (22), est à Saint-Brieuc en 1914 avec sa concubine Le Guen (Marie, Yvonne)

MoréDeux chanteurs de passage à Saint-Brieuc en 1914 : Émile Moré 45 ans, et Marie-Yvonne Le Guen, 43 ans, de l’Ile-de-Batz. Deux visages marqués par la misère et la précarité de la vie itinérante.
Photos Archives départementales des Cotes d’Armor.

Le-Guen• Le Guen (Marie, Yvonne), née le 18 avril 1871 à l’Ile-de-Batz (29), est à Saint-Brieuc en 1914.
• Michel (Jean, Marie), né le 7 novembre 1878 à Saint-Barnabé (22), est à Loudéac en 1914.Signe particulier : jambe coupée au genou. Avec sa concubine Varrier (M.-J.), née en 1872 dans les Vosges, marchande.
• Ollivrin (Jean, Louis), né le 12 novembre 1862 à Rostrenen, est à Saint-Brieuc en 1914. Signe particulier : amputé des deux jambes. Avec son épouse Bescop (M.-L.) de Plounévez-Quintin (22), née en 1873, marchande ambulante.
• Prigent (François), né le 28 septembre 1878 à Brest (29), est à Saint-Brieuc en 1928 et 1938. Raccomodeur de vaisselle et chanteur ambulant (en 1928), chanteur ambulant (en 1938).
• Roquin (Désiré, Lucien), né le 22 décembre 1868 à Paris, est à Saint-Brieuc en 1926 et 1931. Signe particulier : visage variolé.

  Comme le souligne très justement Arnaud Flici un dépouillement systématique de ces fiches sur l’ensemble de la Bretagne permettrait une meilleure connaissance de ces chanteurs et de leurs déplacements. Il serait intéressant de centraliser ces recherches à Dastum, un peu comme les fiches de sonneurs faites dans les années 1980 /1990. Avec ici un gros avantage ces fiches administratives sont très précises sur l’état civil, et l’on dispose en plus des photographies (face et profil) de chacun d’entre eux. Un répertoire où s’imposent les « chansons parisiennes » Aussi précis qu’est ce fichier il ne nous renseigne cependant en rien sur le répertoire de ces chanteurs. Les feuilles volantes en breton du XIXe siècle, sont encore présentes sur les places publiques, mais elles laissent la place aux « chansons parisiennes ». Si les chanteurs originaires du pays bretonnant ont encore obligatoirement à leur répertoire ses chansons en langue bretonne, ils interprètent aussi ces « chansons parisiennes » qu’ils contribuent à populariser en pays bretonnant. Cette présence de la langue bretonne doit expliquer la faible pénétration de chanteur francophone à l’ouest de la Bretagne. Mais seul le dépouillement des fiches du Finistère confirmera cette hypothèse. Les « chansons parisiennes » sont désignées comme « petits formats », par leurs tailles (17 x 27 cm), elles comportent généralement quatre pages, avec en couverture le titre ainsi qu’une illustration. Les deux pages intérieures comprennent les paroles et la mélodie; la quatrième propose le catalogue de l’éditeur. Les chanteurs sont payés au pourcentage sur la vente des chansons qu’ils vendent au public pendant leurs prestations. Les chansons bretonnes, appelées : « feuilles volantes », sont de facture beaucoup plus simple. Il s’agit d’une simple feuille ne comportant généralement que le texte, sur ce sujet je renvoie aux travaux bien connus de Daniel Giraudon et de Joseph Ollivier. On peut aussi supposer que quelques-uns de ces chanteurs s’accompagnent d’instrument de musique (accordéon, guitare, grelots, etc. …).

        Doit-ont rattacher ces chanteurs aux célèbres chanteurs et vendeurs de feuilles volantes en langue bretonne que sont Iann ar Minous (1827-1892) ou Iann ar Gwenn (1774-1849) de Plouguiel ? Je n’ai retrouvé aucun des noms dans le catalogue de Joseph Ollivier (1942), ce qui montre bien la différence entre le compositeur du texte, qui le fait imprimer et le chanteur ambulant qui parcourt les routes en gagnant sa vie sur la vente des chansons. Il semble que le cas par exemple de Iann ar Gwenn, compositeur de nombreux textes et chanteur lui même soit relativement rare. Si l’on possède plusieurs études sur les auteurs des textes des feuilles volantes, on ne sait hélas que très peu de choses sur les interprètes qui en assuraient la diffusion. Le dépouillement systématique de ces fiches comblera une partie de ce vide.

Kristian Morvan
Musique Bretonne, janvier 2005, n° 188, pp. 22-25.

 Sur le Blog de la la famille Le Queffelec (généalogie), suivez les mésaventures d’un chanteur nommé Joseph Le Queffelec (1882-19??), originaire de Quimper et ses multiples arrestations.

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