Vols d’accordéons

Objet de toutes les convoitises à la fin du XIXe siècle
    Si l’on se penche sur les affaires de vols d’instruments de musique relatées par la presse locale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, force est de constater que, bien avant les bombardes (voir l’article dans Musique Bretonne n°218), ce sont les accordéons qui suscitent le plus de convoitise. A travers les comptes rendus judiciaires, on découvre l’engouement que suscite l’instrument, alors démocratisé depuis peu, auprès des jeunes gens des milieux populaires.

Un vol d’accordéon. Affaire anecdotique ? Et pourtant, dans les années 1880, ce délit assez nouveau tend à se multiplier significativement, si l’on en croit, par exemple, la presse locale du Morbihan. Voici quelques articles relevés entre les années 1888 et 1912.

Pour commencer, voici une affaire qui se passe à Vannes en 1888 : « Langlo, Julien-Armand-Marie, 33 ans, sans profession ni domicile fixe, demeurant à Vannes comparaît sous l’inculpation d’abus de confiance. Il y a environ trois ou quatre mois, Langlo, qui a, paraît-il, des goûts très prononcés pour la musique, demanda le prêt, à un garçon boulanger, d’un accordéon. Celui-ci accéda à ses désirs, mais à la condition qu’il en prît soin. Quelque temps après, le propriétaire de l’instrument le réclame à Langlo, qui lui donna l’assurance qu’il irait le lui rapporter, mais l’accordéon avait été vendu 15 francs par Langlo ; ce dernier prétend à l’audience que le propriétaire dudit accordéon le lui avait donné et non prêté […] » (1) Donné ou prêté ? Notre homme sera condamné à un mois de prison, son casier n’était pas très bon, déjà condamné pour escroquerie, vagabondage, ivresse. Cette première affaire montre que l’accordéon est présent dans les milieux populaires de la ville et elle nous donne une idée de sa valeur, ici quinze francs.

L'entrefilet paru de Le Progrès du Morbihan du 17 juillet 1888.

Entrefilet paru de Le Progrès du Morbihan du 17 juillet 1888.

L’affaire suivante se passe à Quéven en 1892. « Salut, à l’artiste C’est Caradec, Joachim, 17 ans, domestique à Quéven chez Moelo, cultivateur. Joachim, dans la fleur de l’âge et du talent, voulait chanter ses peines sur un air d’accordéon. Or, une difficulté bien grande s’opposait à son projet ; un accordéon, ça coûte cher, plus cher assurément que le modeste chalumeau antique, et Joachim n’avait pas la bourse bien garnie. Que faire ? Bien simple. Joachim échangea sa bourse contre celle de son patron, sans demander. Il augmenta ainsi son capital d’une somme de 40 francs avec laquelle il se paya un accordéon et diverses douceurs. Le tribunal lui octroie un mois de prison mais, en égard à son jeune âge et à ses goûts artistiques, lui accorde l’indulgence de la loi Bérenger » (il n’écope que de sursis). (2) Le commentaire ironique du journaliste est à considérer avec prudence : selon lui, un accordéon vaut alors beaucoup plus cher qu’un “chalumeau antique”, qui désigne ici l’instrument local, la bombarde. Quoi qu’il en soit, cette dernière ne semble plus avoir la cote auprès de la jeunesse, qui lui préfère un instrument moderne, aussi capable d’accompagner le chant.

Quelques années plus tard, en 1894, l’histoire se passe cette fois à Auray : « Un domestique infidèle – Un nommé Tostivin Louis (17 ans), de Brech, est inculpé de divers vols au préjudice de Mme Pradier, d’Auray, où il était employé domestique. Tostivin a d’abord commencé par de petites indélicatesses, comme de mettre ses doigts dans le sucrier et ses lèvres au goulot des bouteilles ; il a continué par ramasser les sous qui traînaient, puis un beau jour, mis en goût, il a fini par fouiller les tiroirs et s’emparer d’une somme d’environ trente francs , avec laquelle il se paya une montre, un accordéon et la liche à ses camarades. » (3) Malgré l’indulgence de l’âge qui est demandé au tribunal, le jeune voleur sera condamné à quatre mois de prison.

Echo-Bretagne-25-07-1899

La blague de la semaine dans le journal l’Écho de Bretagne du 25 juillet 1899

Autre affaire, un vol avec violence à Lorient en 1897 : « Ackerman Jules, arrêté à Cholet, et Le Pape Henri, 20 ans, peintre, sont prévenus d’avoir, dans la nuit du 10 août, battu sur le cours Chazelles le nommé Le Marrec et lui avoir en outre dérobé un accordéon. Tous deux attrapent 15 jours de prison. » (4) Le compte rendu est assez bref, Le Marrec revenait-il d’un bal avec son instrument ? Quelles étaient les motivations de deux prévenus ? Nous n’en saurons pas plus.

En revanche, dans cette affaire de vol à Gourin en 1899, la motivation d’un des prévenus est tout à fait claire – il avait vraiment envie d’un accordéon : « Les nommés Cloarec François, 20 ans, et Le Floch Jean-Marie, 17 ans, tous deux domestiques à Kergrist, avaient besoin d’une somme. Aussi n’ont-ils trouvé rien de mieux que de s’emparer d’une vache appartenant au sieur Tudal et d’aller la vendre à la foire de Quimperlé. Les partages faits, Cloarec s’est empressé d’acheter un accordéon, quinze franc, l’objet de ses désirs. Le tribunal les condamne à deux mois de prison tout en leur accordant la loi de sursis. » (5) Le vol devient plus conséquent. Le seul désir d’accordéon a-t-il suffi à faire sortir le nommé Cloarec du droit chemin ? La clémence du tribunal semble indiquer en tous cas qu’il n’y a pas eu de précédents. On note qu’est donné le même prix que précédemment, soit quinze francs.

Il n’y a pas que dans le Morbihan que des accordéons sont volés, un exemple à Brest en 1901, mais cette fois, c’est une voleuse. « Vol domestique – Profitant qu’elle était au service de Mme Le Bihan, débitante 4 passage Saint-Louis, la jeune Catherine Menguy, âgée de 18 ans, lui enleva différents objets tels qu’un superbe accordéon, une fourrure, des effets d’habillement. » (6) La voleuse qui reconnait les faits, est laissée en liberté provisoire.

Le vol se fait parfois astucieux, ainsi à Nivillac en 1903 : « Les aventures d’un accordéon – Levrault Félix, garçon meunier au moulin des Dames en Nivillac, avait un accordéon qui faisait le bonheur du voisinage. Passe un inconnu qui demande à l’acheter. “Combien ?” demande Levrault. “Six francs” répond l’inconnu. Levrault trouve la somme trop faible et fait demi-tour avec l’instrument. Quelques heures après, l’inconnu amateur se présente au domicile de Levrault en son absence : “Je viens, dit-il, pour prendre livraison de l’accordéon que j’ai acheté”. Les personnes présentes, sans défiance, remettent l’accordéon à l’inconnu, qui est parti sans dire son nom et qu’on pas revu. » (7) Au bout de deux mois, après enquête de la gendarmerie, l’inconnu est identifié, c’est un journalier de Nivillac, qui est condamné à dix jours de prison. Dans la décision de justice, dont la formulation est pourtant lapidaire, il est précisé qu’il s’agit d’un “bel” accordéon. Celui-ci méritait apparemment une enquête diligente !

Qu'il est beau mon nouvel instrument !

Une noce à Pontivy – Qu’il est beau mon nouvel instrument !

Une autre affaire de vol à Questembert en 1903 : « Dufraiche Mathurin-Marie, 18 ans, employé comme domestique chez M. Paul, à Questembert, a soustrait à son propriétaire une somme de 105 francs. En homme rangé et ami des arts, le gaillard plaça 90 francs à la caisse d’épargne et, avec le reste de la somme, acheta un accordéon. Il fera deux mois de prison. » (8) On remarquera que l’instrument lui est revenu à quinze francs ici aussi.

A Locoal-Mendon en 1905, ce n’est pas l’amateur d’accordéon qui est le voleur : « Bris de clôture à Locoal-Mendon M. Veaugeon, industriel à Saint-Jean en Locoal-Mendon, avait renvoyé pour mauvais services un de ses ouvriers, le nommé Conan. Un jour, celui-ci vint lui demander d’aller chercher son accordéon, qu’il avait laissé dans la chambre d’un de ses amis. Sur le refus de M. Vaugeon, Conan ne trouva rien de mieux que de briser la porte de cette chambre et de prendre son accordéon. Comme il ne comparaît pas à l’audience, le tribunal le condamne à dix jours de prison par défaut. Pendant ces dix jours de repos, il pourra jouer quelques petits airs à ses codétenus ? Quelle veine ! » (9) Si les amateurs d’accordéons monte-en-l’air sont volontiers raillés par les journalistes, ici, le commentaire semble tout de même un peu déplacé. Il s’agissait tout de même du propriétaire de l’instrument !

L’affaire suivante se passe à Quiberon en 1907 : « Les frères Louis et Joseph Kerzho, de Saint-Julien en Quiberon, sont poursuivis pour avoir été trouvés en possession d’un accordéon soustrait à M. Le Guennec, capitaine au cabotage. » (10) Ils sont tous les deux acquittés, ils déclarent avoir acheté leur instrument à un certain Le Lannoue.

Un vol à Guéméné-Sur-Scorff en 1911 : Mme Croizier, propriétaire au Croisty, range son argent dans le tiroir de son armoire qui est fermée à clef. Elle s’aperçoit que de l’argent disparaît régulièrement, plainte est déposée à la gendarmerie. « Ses soupçons se portèrent alors sur le jeune Joseph Eoperch, 17 ans, fils de son fermier, qui se livrait à des dépenses peu en rapport avec sa situation. Il avait acheté notamment une bicyclette, un accordéon et des vêtements. » (11) Il s’ensuit une enquête de la gendarmerie, les parents du jeune voleur rembourseront la somme.

Pour terminer, une affaire, cette fois un peu plus compliquée. Dans la nuit du 31 décembre 1911, à Ploërmel : « Deux jeune noctambules, F. [Foulfoin] et S. [René Stéphan] frappe à la porte de Mme veuve Gicquel, 43 ans, journalière, à la Ville Rihel. Ne sachant pas à qui elle avait affaire, Mme Gicquel répondit par un refus. L’un deux, S., 20 ans, alors pris la parole : “Ouvrez, au nom de la loi, je suis le commissaire de police, et si vous n’ouvrez pas, j’enfonce la porte”. Au même instant, la partie supérieure de la porte a volé en éclat et S. et F. sont entrés chez Mme Gicquel, lui demandant où était l’accordéon qu’elle avait volé. Mme Gicquel, n’ayant pas vu d’accordéon, ne bougea pas de son lit, et leur dit qu’il n’était pas chez elle. […] Plainte a été déposée […] » (12) L’accordéon n’a pas été retrouvé et si Foulfoin est acquitté faute de preuves, Stéphan est, lui, condamné pour violation de domicile et usurpation d’identité, à trois mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende. (13) Mais la presse n’apporte pas la réponse à la question : pourquoi nos deux individus cherchaient un accordéon chez Madame Gicquel ?

Sulfate et accordéon pour Betteraves

Carte Postale début XXe siècle
Sulfate et accordéon pour Betteraves

Dans l’ensemble de ces affaires de vols commis entre 1890 et 1914, il apparaît clairement que les auteurs des délits sont le plus souvent des jeunes gens entre dix-sept et vingt ans, ce qui montre bien l’attrait qu’exerce l’accordéon auprès de la jeunesse. C’est un objet séduisant, à la mode, que l’on convoite pour son propre usage plus que pour la valeur à laquelle il pourrait être revendu. Rien n’indique que les jeunes voleurs sachent en jouer, mais le grand atout (en tous cas promotionnel) de l’accordéon est qu’il ne demande pas de connaissance du solfège. A cette époque, il n’est pas à proprement parler une nouveauté. Néanmoins, un temps réservée à une élite, sa pratique s’est nettement popularisée dans les années 1870-1880. L’histoire de l’arrivée de l’accordéon en Bretagne (14) a fait l’objet de deux articles dans cette revue, auxquels je renvoie (15). Les publicités qui figurent dans la presse bretonne de l’époque donnent une indication des prix moyens. Pour des instruments simples, de bas de gamme, sont donnés 6 francs en 1895, 7,25 francs en 1896, 6,25 francs en 1899, 7 francs en 1910, 8 francs en 1913. Des prix donc relativement stables, malgré une inflation assez importante, qui s’expliquent par l’industrialisation des fabrications. Moins d’une semaine de salaire d’un ouvrier agricole breton suffit pour acquérir le précieux instrument dans les années 1905-1914. Il semble bien toutefois que les jeunes voleurs aient préféré des instruments de meilleure qualité aux alentours de quinze francs comme on l’a vu.

Publicité pour des accordéons dans la presse bretonne :

Pub pour accordéon, Le Phare de Bretagne 1899

Le Phare de Bretagne 1899

Pub pour un accordéon, Le Nouvelliste du Morbihan 1896

Le Nouvelliste du Morbihan 1896

Rappelons que ces instruments, fabriqués principalement en Allemagne et en Italie, sont vendus en France à grand renfort de publicité dans la presse locale. Ils sont distribués par des colporteurs, puis vendu dans les magasins qui commencent à apparaître dans les villes moyennes.

A titre de comparaison, Jean-Pierre Jacob, le célèbre luthier de Keryado en Lorient vend une bombarde 25 francs en 1913, soit près de trois fois le tarif d’un accordéon, on comprend donc le succès de l’instrument. L’accordéon est un instrument bon marché, ce sera l’une des raisons de son succès. C’est véritablement l’instrument à la mode, il est de toute évidence très convoité. A titre de comparaison, sur la même période et le même département, je n’ai trouvé qu’une affaire de vol de biniou. J’aurais pu y a jouter quelques affaires de tapage nocturne, de bagarre, de beuverie, où l’accordéon est souvent présent.

Noce en pays vannetais Le jeune sonneur présente fièrement son accordéon grand ouvert

Noce en pays vannetais
Le jeune sonneur présente fièrement son accordéon grand ouvert

Kristian Morvan

(1) Le Progrès du Morbihan, 7 et 14 juillet 1888.
(2) Le Nouvelliste du Morbihan, 27 octobre 1892.
(3) L’Avenir du Morbihan, 23 septembre 1894.
(4) Le Nouvelliste du Morbihan, 12 décembre 1897.
(5) Le Phare de Bretagne, 26 juillet 1899 et L’Arvor, 23 juillet 1899.
(6) La dépêche de Lorient, 22 mars 1901.
(7) L’avenir du Morbihan, 22 juillet 1903.
(8) Le Courrier Morbihannais, 9 août 1903.
(9) Le Phare de Bretagne, 7 juin 1905.
(10) L’Arvor, 15 mars 1907.
(11) Le Courrier du Morbihan, 1er janvier 1912.
(12) Le Journal de Ploërmel, 7 janvier 1912.
(13) Le Ploërmelais, 4 février 1912.
(14) Defrance, Yves, « Traditions populaires et industrialisation, le cas de l’accordéon », Ethnologie française, t. 14, n°3, 07-09/1984, pp. 221-236.
(15) Morvan, Christian, « L’accordéon en 1850 », Musique bretonne, n°184, 05/2004, pp. 34-35 et Lasbleiz, Bernard, « Boest an Aotrou Doue », Musique bretonne, n°187, 11/20014, pp. 32-33.

Musique Bretonne, n°219, mars/avril 2010, pp. 32-35.

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