Cornemuses au front 14-18

La Cabrette

Faible

S’agit-il du 139e RI d’Aurillac avec son cabretaire ?

Cabrette

Au front, les poilus manquent de tout : de vivres, des nouvelles de leurs proches, entre autres. Les Auvergnats, eux, souffrent aussi du manque de leur instrument fétiche : la cabrette. Un régiment d’Auvergnats s’en feraient envoyer une, pour remonter le moral des troupes ( à droite sur la photo). © André Ricros [La Montagne, 11 novembre 2018]

Les soldats bretons ne seront pas les seuls à réclamer leurs instruments favoris afin d’agrémenter les quelques moments de repos pendant la Grande Guerre. En septembre 1915, un capitaine du 16e Régiment d’Artillerie, régiment basé à Issoire en Auvergne, écrit au journal Le Figaro :

« Parmi les instruments qu’on vous demande, ou qu’on pourrait vous demander, il y en a un tout à fait spécial et local, il est vrai dont je n’entends jamais parler et qui ferait tant de plaisir à mes braves poilus, tous originaires des quatre provinces de l’Auvergne la Loupiasie, la Fouchtrasie la Bouniasie et la Bougrasie !… Cet instrument s’appelle une musette d’Auvergne, ou plutôt une chabrette. Il ne serait pas difficile d’en trouver dans les parages de la Roquette, rue de Lappe. Tous mes solides et braves gaillards sont très amateurs des airs de bourrée qu’ils dansent avec grâce et légèreté, entre deux bombardements.(1) »

Émile Berr, journaliste au Figaro, se met en quête de l’instrument :

« Pour l’avoir, c’est, en effet, rue de Lappe qu’il fallait se renseigner. La rue de Lappe, c’est un morceau d’Aurillac ou du vieux Clermont-Ferrand transporté à cent mètres de la place de la Bastille. […] Et naturellement il y à dans la rue de Lappe un « bal musette » où l’on vient danser la bourrée. Le joueur de musette ou de biniou disons de chabrette pour être Auvergnat tout à fait est mécanicien dans un grand journal illustré; mais tous les soirs il revient au pays, c’est-à-dire à sa chabrette et à son accordéon, et fait danser les camarades ou bien, enfermé dans son étroit logis d’ouvrir bien sage, rue du Chemin-Vert, entre sa femme et sa petite fille, il travaille; il construit des musettes, et voici ce qui est merveilleux il en vend Et dans cette chambre d’ouvrier de Paris, on est stupéfait de trouver l’outillage tout neuf du joueur de bourrées, la ceinture à soufflet, les anches, le sac à air en velours frappé, les flûtes… flûtes en ivoire, en ébène rehaussé d’argent, en gros bois simple et nu de chabrettiste pauvre. Elles sont toutes là, couchées pêle-mêle dans la grande boite où l’Auvergnat déraciné vient choisir sa musette. J’ai choisi la nôtre. Elle partira tout à l’heure pour le front et demain, c’est au son de la chabrette et du canon que les gaillards du 16e d’artillerie danseront la bourrée.(1) »

Dix jours plus tard les lecteurs du Figaro sont avertis que le précieux instrument est bien arrivé. La « chabrette » trouve rapidement son chabrettaire et le capitaine remercie le journal de son envoi :

« Les Auvergnats dansent !
Une compagnie du 16e d’artillerie – régiment d’Auvergne – voulait danser la bourrée en musique, et demandait une « chabrette » ; autrement dit, une musette ; ou, si l’on veut, un biniou. Nous avons envoyé l’instrument ; et voici l’accusé de réception du capitaine : Aux. Armées, le 24 septembre 1915. « Monsieur, J’étais, en mission à l’arrivée de votre lettre et du colis contenant la « chabrette » tant désirée. Je ne sais comment m’exprimer pour adresser au Figaro les remerciements de tous nos braves et vaillants Auvergnats et vous dépeindre la joie qu’ils ont éprouvée à la vue de cette chabrette et de tous ses accessoires neufs et brillants. Le deuxième canonnier-conducteur Cantuel, un « cabrettaïre » de Salers (Cantal), s’en est emparé ; dès les premiers airs, tous niés poilus accoururent de toutes parts, et, à l’ébahissement des gens du pays, ils dansèrent par couples une bourrée en règle, qu’ils terminèrent par un «iou» formidable et des acclamations à l’adresse du Figaro. Si vous aviez pu assister à ce début de la chabrette dans le département de…, je suis sur, monsieur, que vous auriez été heureux de vous rendre compte de la joie et du plaisir que vous avez procurés à ces braves gens. Une grosse larme perlait par-ci par-là sur dés poils de barbe hirsute… léger et passager attendrissement au souvenir de leur Auvergne, de leurs montagnes qu’ils ont quittées depuis quatorze mois, et où beaucoup ne sont pas retournés depuis ; ils revoyaient parla pensée le jour heureux de leur mariage, les cabrettaïres munis de leurs instruments ornés de longs rubans de soie pour la circonstance, précédant la jeune mariée et les invités, annonçant à tous les échos l’hymen des jeunes époux… C’est un jeu de leur chère Auvergne que le Figaro leur a envoyé ; ils lui en sont profondément reconnaissants. Permettez-moi, cher monsieur, d’ajouter mes remerciements aux leurs et veuillez agréer l’assurance de mes sentiments les meilleurs. Capitaine Henry B… P. S. – J’oubliais de vous dire que leur moral est excellent; plus vaillants que jamais, ils sentent tous qu’il faut en finir avec cette race de barbares qu’ils ont vue à l’œuvre. C’est une grande satisfaction pour un officier d’avoir 1 l’honneur de commander de pareils soldats ; On remarquera que cette lettre est datée du 24 septembre, la veille du jour où se déclenchaient les offensives, si splendidement préparées par nos artilleurs. Quelles, bourrées ceux du 16e n’ont-ils pas dû danser depuis une semaine !
Émile Berr » (2)

Quelques mois plus tard, alors que la guerre s’enlise, des bretons réclament à leur tour une cornemuse pour remonter le moral des troupes bretonnes du front.
« Le capitaine d’une compagnie de Bretons voudrait un biniou pour ses soldats, comme un autre capitaine nous demandait naguère une musette d’Auvergne pour ses artilleurs.(3) »

A Paris en 1916, il était visiblement plus compliqué de trouver un biniou breton qu’une « chabrette » Auvergnate.
« Nous avons pu trouver à Paris un ouvrier auvergnat, fabricant de musettes; nous n’avons pu y trouver un Breton fabricant de binious. Mais l’adresse d’un spécialiste de Keryado (Lorient) nous a été donnée et la commande est faite. Le biniou sera expédié au front vers le 5 mai. (4) »

Le spécialiste de Keryado en Lorient est bien sûr Jean-Pierre Jacob (1865-1919), qui a donc eu une commande de plus à réaliser pour le journal parisien.

(1) Le Figaro, 17 septembre 1915.
(2) Le Figaro, 2 octobre 1915.
(3) Le Figaro, 11 avril 1916.
(4) Le Figaro, 23 avril 1916.
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Un vitrail patriotique

Chapelle de Ty Mamm Doue en Kerfeunteun (Kemper)

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Le vitrail du côté sud-est de la chapelle est un ex-voto en hommage au 118e Régiment d’Infanterie de Quimper en « souvenir reconnaissant des combattants de la guerre 14-18 ». C’est une œuvre commandée à H. M. Magne (1877-1943), vitrier réputé et réalisée dans les ateliers Champigneulle à Paris en 1921.
vitrail-patriotiqueC’est un vitrail très réaliste, où l’on trouve tous les éléments des tourments de la Grande Guerre retranscrits avec rigueur. La partie inférieure représente la procession du pardon annuel priant pour le retour de ses soldats.
vitrail-patriotique-ProMais c’est le tympan ajouré de ce vitrail qui nous intéresse ici. Réalisé sur le thème de la musique, on y voit quatre anges musiciens : harpe, rebec, un instrument à corde (?) et… un biniou.
Le 118e RI de Quimper et le 318e sont connus pour avoir eu des poilus sonneurs de biniou dans leurs rangs. Est-ce la raison de la présence de cet ange au-dessus de la scène de combat ?

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Il a failli être détruit :
En 1943 lors de l’occupation, quand un officier allemand visitant la chapelle fut très mécontent de voir représenter la fuite des soldats allemands devant l’armée française. « Il a demandé à deux soldats d’aller le détruire. Ils devaient s’arrêter prendre la clé à l’auberge de Ty Mamm Doué. Un arrêt trop bien arrosé, si bien qu’en sortant ils n’ont jamais retrouvé la chapelle. Et c’est comme ça que le vitrail a été sauvé », aime à raconter Pierre Le Jeune.
Ouest-France (05 avril 2014)

Pour en savoir plus : blog de Jean-Yves Cordier
Merci à Patrick MALRIEU pour l’info et les photos

Le 318e Régiment d’Infanterie de Quimper

Un après midi de danse au biniou 

Sans-titre---1---Copie-FCette vue est publiée pour la première fois en couverture de Musique Bretonne revue de l’association Dastum en 1982, on la retrouve dans le livre Musique Bretonne des éditions ArMen en 1996.

Bretons-Grande-Guerre-p.75-FLa même scène, mais cette fois sur un plan plus large, publiée une première fois dans un livre de Jean-François Douguet, Etienne Le Grand, Un regard breton dans la Grande Guerre, aux éditions Les Cahiers d’Arkae, en 2008. On la retrouve dans Les Bretons et la Grande Guerre : Images et Histoire de D. Guyvarc’h & Y. Lagadec aux éditions des Presses Universitaires de Rennes de 2013.

Ouest-France-page-66-FToujours la même scène, à un autre moment, extrait de Les Bretons dans la guerre de 14-18 de JP Soudagne & C Le Corre, aux éditions Ouest-France de 2006.

Union-Agricole-23-05-1915Autre vue du couple de sonneurs, de qualité très moyenne, publiée le 23 mai 1915 dans un journal de Quimperlé l’Union Agricole. Elle est envoyée au journal par Mathurin Oliviero (1866-1943), pharmacien à Paris mais d’origine pontyvienne, qui lance la souscription « Le Biniou aux Armées« . Un mois auparavant, il signale dans ce même journal, qu’il vient d’envoyer au 318e RI un couple d’instruments ; Cette scène pourrait donc se passer au début du mois de mai 1915.

Une cinquième vue du même régiment, le 318e RI, avec un couple de sonneurs accompagné d’un clairon. La vue semble avoir été prise au mois d’août 1915.

Ces cinq photographies ont été prises par  Étienne Le Grand (1885-1959), photographe quimpérois, mobilisé en août 1914 au 318e R. I. Il est nommé photographe du régiment au mois de décembre 1914. Le soldat-photographe Le Grand va ainsi couvrir la guerre de près de sept cents photos qui sont de précieux témoignages sur les hommes qui ont fait cette guerre. Le 318e RI est un régiment quimpérois créé en 1914 et dissous en 1916, c’est le régiment de réserve du 118e R.I.

Étienne Le Grand indique que cette scène se passe dans un bourg proche de la ligne de front à Saint-Pierre-lès-Bitry dans l’Oise. Mais rien ne montre que les sonneurs font effectivement partie du 318e R. I., dans ce bourg, à cette date plusieurs régiments sont cantonnés. Le numéro sur le képi du biniou, qui pourrait nous renseigner sur le régiment est hélas illisible. La danse exécutée par les poilus, en quadrette, est bien celle de la région de Quimper.

Laurent Bigot, fait remarquer que « la position des mains du sonneur de biniou, qui n’utilise que deux doigts de la main droite, laisse penser qu’il est bigouden » (Musique Bretonne, ArMen, 1996, p. 227).

Je n’ai pas retrouvé de nom de sonneurs incorporés dans ce régiment.

Kristian Morvan

Pour en savoir plus :

MBretonne-24

Patrick Malrieu, Binious Militaires, Musique Bretonne, mars 1982, pp. 4-13.

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Ouvrage Collectif, Musique Bretonne Histoire des sonneurs de tradition, éditions ArMen, 1996, 511 p.

 Arkae

Étienne Le Grand, Un regard breton dans la Grand Guerre, Cahiers d’Arkae n°10, 2008, 95 p.

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Jean Pascal Soudagne, Les Bretons dans la guerre de 14-18, Ouest-France, 2006

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Didier Guyvarc’h & Yann Lagadec, Les Bretons et la Grande Guerre : Image et Histoire, PU Rennes, 2013, 208 p.

Pipers of the Trenches

Doc. de la BBC  sur les Highlanders Pipers pendant 14-18

Pendant quatre cents ans ou plus, les régiments des Highlands ont avancé et attaqué au son de la cornemuse. Dans la Grande Guerre, les joueurs de cornemuse sont sortis des tranchées, sans arme, pour faire face à des mitrailleuses et des obus. Les descendants de ces sonneurs retournent aux champs de bataille découvrir des histoires individuelles de bravoure inégalée.

Pipers

Nos braves écossais, qui aiment charger l’ennemi au son aigu des cornemuses.

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Illustration de Carlègle (1877-1937) extraite de Refrains de Guerre de Théodore Botrel publiée en 1915.

 

L’air du 248e Régiment d’Infanterie de Guingamp

La mélodie du Biniou à Poil

Après le Biniou à Poil (1916-1917) qui était le journal du 248e Régiment d’Infanterie pendant la guerre 14-18, je soumet à la perspicacité des lecteurs de ce blog l’air de ce régiment.

Air collecté par Alain Salaün en 1964 dans la région parisienne, auprès de Jean-François Nicot ancien sonneur de la KAV (Kenvreuriez Ar Viniouerien).

Il est aujourd’hui repris par Mathieu Messager (biniou) & Jil Lehart (bombarde) en air de marche, comme ici lors du concours qualificatif de Gourin a Spezet au mois de juin 2014.

Messager-&-Léhart19-06-2010

Mathieu (bombarde) & Jil (biniou) Fête de la Musique en 2010 à Cavan

Le 248e RI est le régiment de réserve du 48e RI, il fait partie avec le 73e RIT, des régiments de Guingamp engagés dans la Grande Guerre. Comme pour le 73e RIT, des sonneurs de biniou sont mobilisés dans ces régiments, ont-ils joué cet air qui n’est semble-t-il pas issu du répertoire traditionnel, sans doute une composition ?

Saluons l’a-propos de ce couple de sonneur, qui reprend brillamment « l’air du 248e RI », alors que nous fêtons le Centenaire de 14-18.

Une fête bretonne au 19e d’Infanterie

Fête du cheval breton au 19e d’Infanterie en juin 1917

Toujours à propos de la Grande Guerre, cette fois pas de biniou sur la photo, mais quatre soldats en tenue exécutant une gavotte du sud Finistère,  chupenn sur la tête…

19-Inf Cette vue est extraite d’un livre écrit par A. Duret et T Cotta : Un cavalier le Colonel Taylor, Nantes, 1927.

Un compte rendu de cette fête est publié dans La Dépêche de Brest du 22 juin 1917 :
« La fête du cheval de guerre breton
C’était bien fête au régiment, nous avons voulu rendre hommage au cheval breton, le compagnon de ses luttes et de ses peines qui a partagé avec eux les dangers du front.
Lissez plutôt :
19e Régiment d’Infanterie
Programme de la fête du 16 juin 1917 (14h) :
Première partie : – 1. Présentations et examen de 70 chevaux de trait bretons ; 2. Jeux sportifs ; 3. Défilé d’attelage à quatre ; 4. Exercice de gymnastique. Concert de biniou et bombarde.
Deuxième partie – 5. Course au trot monté (cavaliers et chevaux bretons) : distance 2 000 mètre ; 6. Jeux amusants ; 7. Course d’obstacles (cavaliers et chevaux bretons) : distance 2 200 mètres ; 8. Course de mulets. Distribution de récompense. Sonneries de trompes. Le soir, théâtre aux Armées à 20 heures. La musique du 19e, sous la direction de M Esvan, se fera entendre pendant la fête.
Tout cela se passe dans un cadre charmant et bien choisi : une campagne de verdure, un ciel bleu, un gai soleil. […]
C’est vraiment la fête bretonne : pour la circonstance, le poilu a quitté son casque pour prendre son « Castor », dont les rubans flottent au vent : dans un coin la bombarde et le biniou vont leur train et nous jouent les « jabadaos » et les « rigodons ». A l’ombre des pommiers c’est la tente des pardons : « notre coopérative », où trônent les barriques de bière et de vin, qui déversent à plein bord dans les quarts et les bidons la liqueur divine, « le pinard » sans lequel il n’y a pas pour le poilu de fête complète. […]
Un témoin. « 

Le 19e régiment d’Infanterie est un régiment brestois, composé presque exclusivement d’éléments bretons au début de la campagne ; il conservera toujours au moins un tiers de soldats bretons dans ses effectifs jusqu’en 1918.

Sous le commandement du colonel Taylor (1871-1918), le 19e DI subit de lourdes pertes au début de la bataille du Chemin des Dames au printemps 1917. Le régiment est ensuite mis au repos, le colonel décide, pour remonter le moral des troupes, outre les nombreuses permissions, d’organiser une Fête du Cheval Breton. Si les souvenirs du colonel notent bien la présence de binious et bombardes, ils n’apparaissent pas sur la vue, mais je suppose qu’ils accompagnaient la danse.