Le voyage en Bretagne de Fortuné du Boisgobey

Carte--guerande Dans la première moitié du XIXe siècle la Bretagne voit arriver ceux que l’on n’appelle pas encore les touristes. Parti seul de Paris, en diligence, Fortuné du Boisgobey (1821-1891), parcourt la Bretagne pendant l’été 1839. Son carnet de voyage, redécouvert en 2001 (1) , fournit de précieuses descriptions des danses et de la musique en Bretagne à cette époque.

 

 

Boisgobey est un fils de bonne famille qui vient de terminer ses études secondaires. Son bac en poche, il part à la découverte de la Bretagne, voyageant le plus souvent à pied. Il note sur un carnet ses impressions de voyages, des anecdotes, qui aujourd’hui sont riches de renseignements sur la vie locale.
Notre voyageur débute son périple breton par la région de Guérande ou il à l’occasion de rencontrer une noce :
« […] Tout en causant avec lui j’entends le son d’un bigniou et quand je vais retrouver M. Delisle je regrette de ne pas m’être dérangé, car il m’apprend que c’est une noce qui vient de passer. Ils étaient rangés par couples chaque homme portant une bouteille et chaque femme une assiette […]
Le son bigniou m’arrête. C’est la noce ; elle s’arrête et danse devant la première tour. Il y a environ 40 à 30 personnes, fort peu de spectateurs, excepté quelques petits mendiants qui me demandent un sou pour leur part de noces. On forme d’abord un grand rond en se tenant par la main. L’aigre bigniou donne le signal, l’homme qui en joue a une excellente tête de Breton. Il suit les danseurs dans leurs évolutions – on tourne en s’avançant les uns contre les autres et en reculant. Il y a là comme dans toutes les danses primitives quelques traits fondamentaux des danses de bals publics à Paris ; surtout ce mouvement où on se présente de coté en frappant du pied et levant le bras. Le pas consiste presque uniquement en des changements de pieds, la figure est peu variée, de temps à autre on change de danseuses, ou bien le grand rond se sépare pour former deux petits ordinairement avec un arbre pour centre. […]
Le soir nous allons voir danser le rebut de la noce, les non soupans qui en attendant le bal ont emmené le bigniou dans un cabaret. C’est un tableau. Je marchande le bigniou : on me promet de l’envoyer si je le demande. Je prends l’adresse du joueur : il se nomme Jacques Bihan et demeure à Trescalan près Guérande. Il me comte qu’il a appris tout seul à jouer ; à 13 ans il allait par les foires voir ceux qui possédaient l’heureux instrument et c’est comme cela qu’il est arrivé à jouer par imitation. […] »

Boisgobey nous livre un précieux témoignage en donnant le nom du sonneur : Jacques Bihan et en précisant qu’il est originaire de Trescallan, petit hameau entre Guérande et La Turballe. On remarque que la cornemuse qui accompagne cette noce est nommée « bigniou ». À peu près à la même date, Balzac décrit lui aussi une noce à Guérande dans son roman Béatrix (2). Nos deux voyageurs sont d’accord, c’est un instrument qui joue seul, qu’ils nomment « bigniou », qui accompagne les noces à Guérande à cette époque.
La question est, bien sûr, d’essayé de savoir à quel type de cornemuse exactement : biniou ou veuze ?
Remarquons d’abord la difficulté pour deux étrangers à la région de nommer la cornemuse locale. Le mot biniou qui est employé ici, est à prendre comme un terme générique définissant un type de cornemuse archaïque simple, plus que le nom précis d’un instrument.
Boisgobey ne semble pas apprécier le son de l’instrument puisque qu’il le qualifie de « aigre », terme très souvent employé à l’époque pour qualifier la sonorité des instruments populaires. L’adjectif aigre renvoyant à des mots comme : criard, aigu, assourdissant. Donc c’est peut être véritablement un biniou, instrument possédant une tessiture plus haute que la veuze nantaise, du même type que les binious actuels que Boisgobey a l’occasion d’entendre. Difficile d’être affirmatif, la zone de jeune de ces deux types de cornemuse se recouvrant dans cette région. Et, pour ajouter à la difficulté, il semble que la veuze soit aussi appelée biniou dans cette région, difficile, voir impossible d’en savoir plus.

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Photographie d’un sonneur de veuze menant un cortège de noce, fin XIXe siècle en Loire-Atlantique

La suite des notes de Boisgobey est extrêmement intéressante puisqu’il nous explique que Bihan a apprit à sonner seul à l’âge de 13 ans en imitant d’autres sonneurs, entendu dans les foires. Si Boisgobey relève cette explication, c’est sans doute qu’il a été surpris par cette méthode empirique d’apprentissage, lui habitué au méthode classique d’enseignement. Pas de cours, de stages, cette méthode d’apprentissage est un des éléments qui définit la musique traditionnelle telle qu’on la conçoit aujourd’hui pour le XIXe siècle.
Même si la sonorité de l’instrument ne semble pas lui plaire, notre jeune voyageur s’intéresse à la cornemuse puisqu’il rencontre le sonneur et décide d’acheter l’instrument, l’a-t-il véritablement fait ?
La description que fait Boisgobey de la danse qui accompagne la noce est aussi très précise. Elle s’exécute en rond en se tenant par la main, tout en tournant cette ronde décrit un mouvement d’avant / arrière. On retrouve ici le déplacement qui caractérise la ronde du pays paludier, bien connu aujourd’hui. Toujours selon notre voyageur le pas est simple, Boisgobey note une similitude entre une figure de cette danse et un mouvement qu’il connaît pour avoir vu dans des bals publics de la capital. S’agit-il là, de figure de quadrille qui commence à arrivée dans l’ouest de la France et qui donneront les en avant deux du pays Gallo connu encore aujourd’hui ?
Continuant sa ballade dans la région, Boisgobey arrive à Saint-Thégonnec, le jour du pardon, il note sur son carnet :
« […] Les danses se sont formées dans le milieu de la grand’route, au beau soleil, au pied d’une charrette sur laquelle trône l’infatigable bigniou, secondé cette fois, vu l’importance de la fête par une sorte de fifre. Cette danse ne se règle guères que sur deux ou trois airs qui reviennent toujours et dont le plus connu et le plus commun est : à la nigouz, etc. La principale figure est une promenade en rond, cavalier et dame balançant en face l’un de l’autre et sautillant sur la pointe du pied en avançant de côté […]. Je me suis longtemps rassasié de ce spectacle et j’ai regagné Morlaix […] »

Donc à Saint-Thégonnec ce n’est pas le biniou seul, comme à Guérande, qu’il à l’occasion d’entendre. Ici le biniou est accompagné par second instrument que le voyageur à du mal à identifier : « une sorte de fifre ». Il ne fait aucun doute que l’on a faire à un couple biniou-bombarde, du type de ceux que l’on connaît aujourd’hui. La présence de ce couple de sonneur à Saint-Thégonnec n’est pas étonnante, bien que l’on soit à la limite nord de sa zone de jeu. On ne connaît pas au XIXe siècle de sonneur a demeure dans cette région du Léon mais, pour un jour de pardon, ils ont très bien pus venir de la Cornouaille, plus au sud. On remarque aussi que, s’il ne semble ne pas connaître la bombarde, notre jeune voyageur parisien sait, en revanche, très bien reconnaître An hini goz, à son époque, air breton par excellence !

(1) Voyage en Bretagne 1839, Rennes, Ouest-France, 2001, 281 p.
(2) Balzac fait deux voyages à Guérande en 1830 et 1841, il débute l’écriture de son roman en 1838, la scène de noce à Guérande semble avoir été écrite, dans la deuxième partie écrite à partir de 1844.

Christian Morvan
Musique Bretonne, n° 193, novembre 2005, pp. 30-31.

Veuze-PA

Photo d’un veuzou prise à Saillé (44) après 1918

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