Le père Zim Zim et Gobe la Lune

Carte-NantesDeux intrigantes figures du Nantes d’autrefois

Immortalisés par de nombreuses cartes postales, le père Zim-Zim et Gobe-la-Lune sont deux figures du Nantes de la Belle époque. L’un vielleux, l’autre chanteur, ces deux artistes de rue semblent notamment avoir suscité une grande curiosité auprès des commentateurs de leur temps. Mais quelle est leur véritable histoire?

On ne compte plus les cartes postales du début du XXe siècle consacrées au père Zim-Zim (1). Toujours flanqué de sa vielle, parfois accompagné du chanteur Gobe la Lune, l’homme à l’étrange silhouette ne passait apparemment pas inaperçu dans les rues de Nantes.

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Type Nantais – le père Zim-Zim
Un de ces types sympathiques, quoique canulants, qui égayaient la rue, avant l’envahissement et le bruit infernal des autos.

Plusieurs chroniqueurs nantais ont décrit ce curieux personnage, comme l’écrivain Jules Grandjouan (1875-1968) dans Nantes la grise, publié en 1899 : “Avec des allures d’insecte blessé, il va par la ville, déambulant cahin-caha dans un boitement perpétuel. La jambe droite avance d’un mouvement nerveux remontant par saccades sa vielle jusque sur sa bosse, pendant que la jambe gauche tordue, entortillée dans les plis de l’étoffe rejoint péniblement l’autre. Il repart, appuyé sur une petite canne courte dans un mouvement heurté et saccadé, sa face de vieil ivoire enfouie sous un chapeau déformé et déteint par les pluies et les soleils de plusieurs années, son vêtement jaquette aux plis raides aux poches lourdes et gonflées formant derrière lui une sorte de tarière pendante. Comme une carapace, la vielle, dont les côtes jaunies luisent étrangement sous une toile cirée écaillée d’usure, augmente encore la protubérance de son dos déformé, et le petit bossu semble un scarabée écrasé et difforme traînant péniblement sa vie dans le chemin. Il a un itinéraire déterminé, connaît ses habitués, à heures fixes vient se placer devant leur fenêtre. Il accroche sa canne à un bouton, attire sa vielle devant lui, rejette d’un geste sec sa toile cirée tenue en bandoulière par une ficelle et laissant sa main gauche errer sur les cordes en une vague mélodie, il broie d’un geste méthodique et saccadé de l’autre main cet accompagnement nazillard (sic) et zinzillant qui l’a rendu célèbre. Pourtant si son accompagnement ne varie guère, j’ai retrouvé dans ses mélodies, à peine reconnaissables, quelques-uns des airs joyeux, de la fin du second Empire, La belle Hélène, Marie trempe ton pain, souvenirs effacés de l’époque de sa jeunesse. Lorsqu’il juge avoir mérité un salaire, il lève la tête et suivant le cas, joue quelques mesures rapides pour remercier ou repart sans attendre ni s’humilier ” (2)

Nous devons aux souvenirs de Léon Brunschvicg, publié en 1888, le premier témoignage sur le vielleux :
« Un joueur de vielle, difforme, à la figure émaciée, mais non sans intelligence, et dont l’instrument discordant crispe l’oreille la moins délicate. Il a l’air malheureux qui appelle la pitié. Les uns lui donnent un sou par charité, les autres lui en donnent deux pour qu’il s’éloigne. On le dit à l’aise et je me suis même laissé conter qu’il s’était marié, il n’y pas trop longtemps, avec une jeune femme. Lui-même est moins âgé sans doute qu’il ne le paraît et pour peu que les années respectent ce couple digne de Philémon et Baucis, vous verrez – car je n’y serai sans doute plus – cet instrumentiste ambulant se retirer du commerce, fortune faite entre sa vielle et sa vieille. » (3)
Même si l’auteur ne nomme pas le vielleux, il ne fait aucun doute qu’il s’agit bien de Zim-Zim. Le vielleux vient effectivement de se marier. On verra que l’allusion à une éventuelle fortune qu’il cacherait reviendra.

Sylvain Bourdin dans Nantes en 1900, illustré par le peintre et graveur Auguste Lepère (1849-1918), a lui aussi l’occasion de décrire très précisément le vielleux : “Dernier vestige d’une race ambulante, le vielleux, juché de travers sur des jambes grêles et arquées, s’en va de cour en cour, là où quelques dames compatissantes, dont l’épiderme brave la nervosité, se laisse attendrir. Il va, la vielle sur le dos, le corps penché, le tablier de cuir battant les genoux, le vieux chapeau melon sur l’oreille. Il s’arrête ; d’un coup d’épaule savant il ramène devant lui la bête noir des tympans, sensibles. Sa figure s’illumine d’une inspiration soudaine, ses traits se contractent, sa bouche convulsionnée s’entr’ouve et se tord. Les yeux fixés sur le sol, un pied en avant, il tourne, nerveux, sa petite manivelle, promène sur le clavier des doigts amaigris et de la boite résonnante s’échappe le prélude grinçant du morceau qu’il a choisi : Et tzine, tzine, tzine ! Sauvons-nous, non sans laisser tomber notre aumône dans la sébile de cet artiste incompris.”(4)

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Nos artistes – Musicien convaincu

Ces trois auteurs ne semblent pas avoir particulièrement apprécié la musique du vielleux. D’ailleurs, quant à la qualité de sa musique, la légende d’une carte postale se montre également très mitigée : “Un de ces types sympathiques, quoique canulants, qui égayaient la rue, avant l’envahissement et le bruit infernal des autos”. Par “canulant”, comprendre barbant, embêtant, empoisonnant, ennuyeux, rasant !!!

Gilbert Dupé (1900-1986) dans son roman Le Bateau à Soupe publié en 1946 décrit un vielleux nommé « père Zinzin » : « des gamins l’entourent, jamais las d’entendre les sempiternelles rengaines que les sous n’arrêtent pas« .

L’écrivain Charles Le Goffic (1863-1932) semble aussi l’avoir rencontré puisqu’il écrit en 1911 : “[…] le père ‘Zim-Zim’, qui se tenait en permanence au coin de la rue Saint-Léonard, à Nantes, et que la malignité publique accusait de coucher sur une paillasse bourrée de billets de banque. ” (5)

Un vagabond fortuné ?

Selon la rumeur publique, le vielleux serait riche. Un petit entrefilet, publié dans L’Ouest Artiste du mois de décembre 1894, allait déjà dans ce sens : “Appel à la charité. M. Palémon (Joseph), joueur de vielle, fait connaître au public charitable que, contrairement à des bruits malveillants répandus, il n’est pas riche. Ses seules et faibles ressources consistent dans les oboles des personnes compatissantes à sa misère. Voilà au moins une façon peu ordinaire de se recommander aux personnes charitables, et qui mérite d’être remarquée. Si, après cela, le vieux de la vielle ne fait pas fortune !” (6)

Comment interpréter cette rumeur ? Faut-il croire que le vielleux lui-même en est à l’origine, comme le suggère cet article, voulant ainsi se faire une publicité auprès de potentiels donateurs ? Ou bien était il véritablement accusé à tort d’être riche et de faire la manche ? Cette légende du mendiant millionnaire, quêtant alors qu’il a les mains pleines, perdure toujours et évite la réflexion de ce qui pu le pousser à mendier.
Pourquoi lui donner ? Il est peut-être riche…
A défaut de fournir des réponses sur ce point, les archives administratives livrent quelques informations sur le parcours de l’homme.

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Nantes – Un artiste populaire

Originaire du Piémont en Italie, il est né en 1835 ou 1836 à Rittana, où son père exerce la profession de cordonnier. Son nom est Palemone ou Palemon. Comme beaucoup de ses compatriotes, il quitte son pays au milieu du XIXe siècle. Il faut dire que dans cette région très pauvre du nord de l’Italie, l’exode est très important pendant toute la deuxième moitié du XIXe siècle. On retrouve sa trace à Nantes en 1875, date de son mariage avec Marie-Louise Rannou, originaire de Kerpert dans les Côtes-d’Armor. A cette époque, il réside rue Babin et déclare être musicien de profession. A noter qu’il signe au bas de l’acte : Pallemone.
En 1883, il reconnaît Louis-Paul, le fils de son épouse né en 1872. Le couple n’aura pas d’enfant par la suite. Il serait mort, selon la légende, un matin de l’été 1908 sur les marches de la cathédrale de Nantes ou tout simplement dans un débit de boissons, je n’ai pas pu retrouver son acte de décès. Il semble que les petits-enfants de la famille Palemon restent à Nantes jusqu’à la fin des 1930.

Gobe la Lune, infirme et chanteur

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Types Nantais : Gobe la Lune

Étrange personnage qualifié tour à tour de mendiant, vagabond, vendeur de ticket de loterie, chanteur ambulant, sans domicile fixe qui sillonne les routes de Bretagne à la recherche de quelques pièces de monnaie. Surnommé “Gobe la Lune”, à cause d’une infirmité qui lui maintient les yeux levés vers le ciel.
A l’état civil, il se nomme Louis-Dominique Dolgéard, né à Pleurtuit (22) en 1872, il décède à l’hospice de Brest en 1934. J’ai noté sa présence à travers la presse locale à Nantes jusqu’en 1911, où il est condamné pour vagabondage à plusieurs reprises. Il arrive ensuite à Rennes au début de l’année 1912, où il mendie en chantant de porte en porte. Il quitte ensuite Rennes pour Lorient, il fait alors équipe avec un nommé Guillou et sa concubine. Le nommé Guillou décède suite à un accident, coupé en deux par le tramway. Il faut dire que le trio avait passablement abusé de l’alcool. Gobe la Lune est dans un premier temps suspecté de l’avoir poussé mais, après enquête et expertise médicale, il est innocenté. Il explique “qu’ils étaient partis le matin pour arracher des rosiers sauvages qu’ils revendent ensuite aux jardiniers” (7).
En 1913, L’Ouest-Éclair titre : “Gobe la Lune n’est pas content” (8). Il est mécontent d’une nouvelle condamnation par le tribunal de Rennes à trois mois de prison pour mendicité et vagabondage et fait appel. Le tribunal confirme sa condamnation, lui répondant que c’est la quinzième fois… Quelques mois plus tard, la presse reprend “Les aventures de Gobe la Lune” (c’est le titre !) : « Gobe la Lune chantait, avant-hier, à tue-tête dans l’avenue de la gare de Concarneau. Il ne fit pas attention à une voiture qui passait en sens inverse et fut tout bonnement renversé, malgré les appels réitérés du cocher. Relevé avec une jambe fracturée, Gobe-le-Lune a été transporté à l’hôpital de Quimper. Malgré la douleur, il égaie les autres malades en leur chantant des odes à la lune.” (9)
En 1916, sa présence est signalée à Brest, décrit comme un vieux mendiant, il n’a que quarante-quatre ans, “rachitique qui, appuyé sur une canne, balance sans cesse vers le ciel sa tête qu’entoure un collier de barbe hirsute“. (10) J’ai retrouvé sa trace en 1929, toujours à Brest, grâce à un article de L’Ouest-Éclair sur l’asile pour les vieillards et infirmes de la commune, il y décèdera cinq années plus tard.

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Zim-Zim et Gobe-la-Lune dans les rues de Nantes

Le père Zim-Zim et Gobe la Lune font partie de ces personnages pittoresques des rues, musiciens, chanteurs bonimenteurs, gagne-misère qui ont usé les pavés des villes de la région. C’est à tort que le père Zim-Zim a pu être rattaché à une tradition de vielle régionale. Je doute fort qu’il ait participé à l’animation de noces dans la région de Nantes ou mené des danses locales. Son répertoire devait être principalement constitué de chansons à la mode, de rengaines populaires. Gobe la Lune n’est pas véritablement un chanteur de rue, ce n’est pas un vendeur de feuilles volantes, ce qui nécessite un investissement. Il appartient à une catégorie encore plus miséreuse de pauvre diable toujours à la recherche de quelques pièces. Leur association n’a sans doute été que passagère et dans l’unique but d’essayer d’augmenter la recette.

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Extrait du livre Musique Bretonne, édition ArMen, p. 176, 1996.
Dans ce livre Zim-Zim est appelé par erreur Joseph-Antoine Tallemand.
Je ne connais pas l’origine de cette vue.

(1) Non seulement des cartes postales mais aussi des dessins d’artistes comme ceux de Pierre Cenon-Trigo (1850-1914) (cf. ArMen n°67) et d’Alexis de Broca (1868-1948), grand-père du cinéaste Alexandre de Broca, qui expose en 1894 “le portrait d’un joueur de vielle, type nantais bien connu” (cf. Le Phare de la Loire, 22 juillet 1894).
(2) Repris dans Les passagers de la rue de JL Bodinier & J Breteau & N de la Casinière, Édition Apogée, Rennes, 1999, pp. 59-60.
(3) Brunschvicg Léon, Souvenirs d’un vieux nantais, 1808-1888, Nantes, 1888, p. 205.
(4) Repris dans Les passagers de la rue de JL Bodinier & J Breteau & N de la Casinière, Édition Apogée, Rennes, 1999, pp. 60-61.
(5) Charles Le Goffic, Fêtes et coutumes populaires, A. Collin, Paris, 1911, p. 107.
(6) L’Ouest Artiste, 1er décembre 1894, p. 7.
(7) Le Progrès du Morbihan, 11 janvier 1913.
(8) L’Ouest-Éclair, 6 mars 1913.
(9) Le Nouvelliste du Morbihan, 7 septembre 1913.
(10) Le Nouvelliste du Morbihan, 22 aout 1916.

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Dessin de Pierre Cenon-Trigo (1850-1914) extrait de la revue ArMen n° 67, mai 1995.

Il semble qu’un autre artiste Nantais a fait le portrait du vielleux : Alexis de Broca (1868-1948) expose en 1894 « le portrait d’un joueur de vielle, type nantais bien connu« . Je recherche des infos sur cette œuvre… Merci

Kristian Morvan
Musique Bretonne, n° 228, septembre/octobre 2011, pp. 39-41.

Merci a Mil Mougenot, Chanteur Médiéval, et vielleux pour la communication de l’acte de décès de Zim-Zim :

Acte-DecesLe 27 mai 1908, Louis-Paul Palemone, fils du décédé, brossier, âgé de 35 ans, demeurant un boulevard Sébastopol et Joseph Aimé Flet, cordonnier, âgé de 48 ans demeurant au 15 rue Geoffroy Drouet, lesquels nous ont déclaré que hier à trois heures du soir Joseph Antoine Palemone, musicien ambulant, âgé de 73 ans, né à Rittana (Italie), époux de Marie Louise Rannou, blanchisseuse, fils des feux Paulin Palemone, cordonnier et Marie Goletto, son épouse, ménagère ; demeurant quinze rue Geoffroy Drouet, est décédé au cinq rue Thiers, chez Monsieur Langevin, débitant de vins, ce dont nous sommes assuré…

Donc selon son acte de décès, Zim-Zim n’est pas décédé sur les marches de la cathédrale de Nantes en jouant de la vielle par un bel après-midi d’été, mais plus simplement dans un café.

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Fresque Nantes – Nos deux personnages figurent au premier rang

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« Un pan de mur de 60 tonnes est tombé la nuit dernière place de la Bourse. Plus de peur que de mal, il s’agit de la fresque murale qui annonce le spectacle de Royal de Luxe dans les rues de Nantes le week-end prochain. 300 personnages ayant fait l’histoire, petite ou grande, de Nantes sont représentés sur ce mur de dix mètres de long. Cette vaste fresque sera pérenne et fera partie de la biennale d’Art Estuaire 2012.«  (Le Télégramme, 24 mai 2011)

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Fresque rue Blanqui. à Nantes
Département de ce petit patrimoine : Loire Atlantique

Zim-1Cette fresque a été réalisée par Agnès Hubert, artiste peintre spécialisée dans les peintures murales, à la demande de Madame Hémion, dont la famille est implantée dans le quartier depuis cinq générations. On y voit le modiste, la charcutière, la marchande des quatre saisons, la vendeuse de sardines et Zim Zim, le joueur de vielle. On voit même, à la fenêtre, Jean Chardon, l’arrière-grand-père de Madame Hémion. Dans l’angle d’une porte, Blanqui, le leader socialiste, est en grande conversation avec le dessinateur Jules Grandjouan. On peut admirer cette fresque à l’angle de la rue Blanqui et de la rue Amiral-du-Chaffault

Source : http://www.petit-patrimoine.com

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