Jean-Pierre Jacob, tourneur à Keryado (II)

Carte-Keryado

Compléments d’informations sur le tourneur-luthier de Keryado
Après un premier article (voir ici) et en réponse aux réactions que celui-ci a suscitées, Christian Morvan revient, avec de nouvelles informations, sur le cas de Jean-Pierre Jacob (1865-1919), fameux tourneur-luthier du pays de Lorient. Est-il véritablement l’auteur de toutes les bombardes qu’on lui attribue ? La prudence s’impose, au vu du peu de renseignements disponibles.

La famille Jacob D’après les renseignements de Laurent Bigot (2) qui a rencontré dans les années 1970-80 un petit fils de notre Jean-Pierre Jacob, on apprend que son grand-père est décédé en 1919 renversé par une vache à Keryado. Il se souvenait que jeune il l’aidait en actionnant le tour à la main, l’électricité n’étant sans doute pas encore arrivée. La maison familiale et donc l’atelier a été détruit par des bombardements lors de la seconde guerre mondiale, ce qui explique le peu de témoignages, et aussi le fait que nous n’avons aucune photo du tourneur. Mais des recherches sur la famille restent encore possibles, affaire à suivre donc…
Le dénombrement de la population de Keryado de 1911, nous apprend que la famille Jacob a pour voisin : Ernest Evano qui exerce la profession de « Joueur de Biniou », né à Lorient en 1863. Ce sonneur nous était jusqu’à présent inconnu, quelles étaient ses relations avec Jean-Pierre Jacob ?

Les instruments Jacob
Aujourd’hui il est possible de voir des instruments attribués à « Jacob » soit chez des sonneurs en activité ou des familles d’anciens sonneurs, auprès de collectionneurs, dans des musées… Quelques sonneurs, comme les Donnio (Loudéac), Magadur (Carnac), Salaün (Bannalec), nous ont fourni des témoignages sur leurs instruments, qu’ils affirmaient avoir acheté chez le célèbre tourneur de Keryado. Ces instruments ne sont pas tous pour autant identiques en dimensions (perce, écartement des trous, etc…) et dans la décoration. Ce qui les caractérise, outre leur qualité sonore, c’est la finesse des décorations (incrustations d’étain, bagues), que seul un professionnel a pu réaliser.

6-JacobPour bien montrer la difficulté d’identification de ces instruments, j’ai pris comme exemple le haut de six bombardes (cinq en ébène et une en buis) attribuées à Jacob, ou dans le style Jacob. Il existe une très grande similitude entre ces instruments, qui ont la même forme extérieure, des décorations d’étain et des dimensions très proches. Mais peut-on pour autant toutes les attribuer à Jean-Pierre Jacob de Keryado ?

Comme le montre la généalogie de la famille Jacob, le métier de tourneur sur bois est l’unique profession de la famille sur plus d’un siècle. Jean-Pierre a-t-il été le seul membre de la famille à réaliser des instruments de musique ?
Non, puisque son fils, Pierre installé à Pont-Aven à partir des années 1920, a lui aussi tourné des instruments. Un article de Charles Chassé dans La Dépêche de Brest de 1937 confirme qu’il est toujours en activité : « De beaux binious, aux bois de buis ou d’ébène, sont l’œuvre du tourneur Jacob de Pont-Aven« . Plusieurs témoignages confirment qu’il a aussi réalisé des bombardes pour touristes non percées, avec une marque de peinture à l’emplacement des trous.

PercePerce (outil servant à réaliser la forme intérieure de l’instrument) ayant appartenu à Pierre Jacob (1896-1954), fils et continuateur de Jean-Pierre Jacob, récupérée auprès de la famille par Gus Salaün et confiée à Per Guillou (1933-1978), sonneur et tourneur de Carhaix. Aujourd’hui en la possession de Laurent Bigot, cet alésoir est malheureusement en mauvais état et ne nous fournit que très peu de renseignements sur le procédé de tournage de la famille Jacob.

Essais

Exemple d’incrustations en étain sur un bourdon, qui caractériseraient la facture Jacob. La forme en trèfle à quatre feuilles, pourrait être une des marques de fabrique du tourneur lorientais. Mais en avait-il l’exclusivité ?

Bourdon-Allain-photoBourdon-Allain

Autre exemple d’incrustation d’étain sur un bourdon de biniou en ébène, avec une succession de formes géométriques

 Cornemuse du limousinCornemuse du Limousin (détail), Exposition « Le retour des cornemuses », Maison du luthier / Musée, cl. JFC – Remarquez la similitude, motifs géométriques et technique utilisée, entre cornemuse du Limousin et biniou Breton.

Les tarifs

Dans mon premier article je m’étonnais de l’augmentation des tarifs des instruments, ainsi le tarif d’une bombarde en ébène avec deux anches, passait de 25 francs en 1913 à 95 francs en 1923. Cette importante hausse est en partie due à la très forte inflation qu’a connue cette période, suite à la guerre de 14/18. Le prix correspondant à l’inflation de 1923 aurait du être de 82 francs, la différence reste élevée, mais plus raisonnable.
A titre de comparaison, en 1913, une clarinette en buis 13 clefs se vend (3) 32 francs, un accordéon allemand modèle de base (1 rang, deux basses) seulement 8 francs. Les tarifs de Jacob semblent donc corrects pour l’époque. Pour avoir une véritable idée des tarifs Jacob, il faudrait avoir les prix de la concurrence, chose que nous n’avons pas. Il faut dire aussi que Jacob n’a pas véritablement de concurrence, les autres tourneurs – luthier n’étant pas des professionnels.
Le tarif des instruments correspond avant tout à ce que les sonneurs peuvent payer. Voici quelques salaires de sonneurs de cette époque, selon différentes sources :
Vers 1910, dans la région du Faou (4), la rémunération était de 40 à 60 francs par sonneur pour deux jours de noces, somme qui était payée par le service d’honneur (quête). Selon Jean Magadur une noce en pays vannetais des années 1920 rapporte 80 f, à la même époque Les Donnio touchaient eux 50 f dans la région de Loudéac (5). A Uzel (6), en 1925, le cachet était de 50 francs par jour et par sonneur.
Il est aussi possible de comparer avec les prix remis aux couples vainqueurs des nombreux concours de sonneurs de cette époque, à titre d’exemple : Redon (1912) – 30 fr.; Loudéac (1913) – 30 fr.. ; Vannes (1913) – 20 fr. ; Hennebont (1913) – 20 fr. ; Pontivy (1922) – 100 fr. ; Guénin (1926) – 100 fr. ; Bieuzy (1929) – 80 fr.
Donc si l’on compare le coût d’une bombarde Jacob avec le salaire des sonneurs en 1913 et 1923, le rapport reste a peu près le même. Le prix d’une bombarde représente moins de deux cachets, le métier de sonneurs étant très bien rémunéré à cette époque…
De nombreuses pistes de recherches d’archives sont encore à explorer sur les luthiers bretons, mais surtout un inventaire (photos, dimensions) des instruments est à réaliser. Inventaire qui permettrait la réalisation d’une base de données des instruments et ainsi d’avoir une vision plus précise de la musique instrumentale bretonne.

Panorama-sans-titre1aJean-Louis Rolland (1882-1964), de Rédené, gendre du compère de Jean-Pierre Jacob, ici photographié à la fin des années 1950, avec ce qui pourrait être un biniou « Jacob ». Cet instrument est aujourd’hui au MuCEM.

(1) Musique Bretonne, n° 214, 05-06/2009, pp. 32-36. Jean-Pierre Jacob tourneur à Keryado (voir ici)
(2) Merci, pour les infos.
(3) Tarif extrait du catalogue Bajus (Pas-de-Calais) de 1913, qui fournit de nombreuses fanfares et harmonies dans toute la France.
(4) « Les sonneurs », manuscrit Hervé Le Menn.
(5) Dastum n°4, 1976.
(6) « Les sonneurs », manuscrit Hervé Le Menn.
Kristian Morvan
Musique Bretonne, septembre 2009, n° 216, pp. 44-45. Goanvic-Boedec-2

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4 réactions sur “Jean-Pierre Jacob, tourneur à Keryado (II)

    • Salut,
      Dans mon premier article, je réponds « D’autres tourneurs professionnels sont mentionnés à Kéryado et Lorient, notamment dans Musique Bretonne (d’ArMen), comme Garrec qui est quelque fois noté comme le beau-père de Jean-Pierre ce qui pour moi est erroné, Robic, Le Chénadec, Guellec, Le Goff. Je n’ai retrouvé aucune trace de tous ces noms. »
      Depuis j’ai quelques infos, j’ai trouvé un ou des sonneurs « Garrec » ou « Le Garrec »:
      – 1907 Concours de sonneurs à Locminé à la 7em place le couple Le Strat / Le Garrec de Baud ?
      – 1912 Concours de sonneurs à Hennebont à la 6em place le couple Le Garrec / Le Garrec [père et fils ou frères ?] de Kervignac
      Rien de probant sur un éventuel Garrec tourneur, il me faudrait au moins trouver un prénom pour arriver à le localiser
      En attendant la suite….

      • Il y a des renseignements précis sur Garrec, mais il n’y a pas longtemps que je suis tombé dessus! Il faut se rendre pour ça sur le site de la Mission de 39, et lire la fiche concernant Nicolas Gerbet. Nicolas Gerbet a été enregistré au Faouët, avec J.M. Le Breton, par Claudy Marcel-Dubois. Gerbet était le gendre de Michel Bidan, et jouait, lors de la Mission de 39, sur la bombarde de celui-ci. A cette occasion, Cl. Marcel-Dubois note ceci: « …a hérité sa bombarde de son beau-père, qui l’avait reçue en cadeau d’un ouvrier de l’Arsenal de Lorient, nommé Garrec, en 1881… » (http://bassebretagne-mnatp1939.com/img-viewer/232_B3-2/viewer.html (p.12)).
        Quand on regarde les photographies prises de la bombarde (http://bassebretagne-mnatp1939.com/img-viewer/024_ph1942_276a341/viewer.html?name=PhW-1940-2-279.jpg), c’est vrai que les similitudes avec les instrument « certifiés Jacob » sont grandes… Je précise également que cette bombarde est actuellement bien identifiée: nous l’avons empruntée de nombreuses fois à ses propriétaires, de même que le biniou Jacob de Jean-Louis Rolland, pour les différentes expositions que nous avons montées avec « Binvioù kozh » (association qui oeuvre à « …la réalisation d’une base de données des instruments …[pour]… avoir une vision plus précise de la musique instrumentale bretonne »).
        Enfin, je pense qu’il y a un travail sur archives à faire avec l’Arsenal de Lorient, qui pourrait nous faire avancer sur la personne de Garrec, mais j’avoue n’avoir ni le temps ni le courage de le faire…
        Bonne journée!
        Laurent

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