Noce à la vielle

Noce à la vielle dans le pays de Saint-Brieuc

Noce vielle

Photo prise sans doute dans les années 1905-10, avec au-dessus du groupe bien en évidence : le vielleux.

Noce vielle 1

Cartes des Sonneurs Bretons

Après avoir établi une liste des anciens sonneurs de biniou & bombarde, j’ai mis en carte ce fichier pour une meilleure lecture de la répartition et de l’activité de ces sonneurs. Je n’ai pris en compte que les sonneurs de l’ancienne génération, en activité entre 1850 et 1950, avant le renouveau de la B. A. S. (Bodadeg ar Sonerion) de 1945. Pour l’instant sur cette carte : 175 fiches de sonneurs. Je précise que j’ai vérifié l’état civil, la profession et l’adresse le plus souvent qu’il m’a été possible de le faire. Attention : je viens d’ajouter deux sonneurs de la région parisienne…
Je suis bien sûr preneur de toutes informations permettant de corriger ou compléter cette carte. En cliquant sur un point, la fiche du sonneur apparait et peut-être bientôt sa photo…   Pour une lecture en mode pleine écran cliquer sur [  ] en haut à gauche de la carte.

 

 

Jean Douirin 1892-1974, tourneur à Plozévet

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Août 1946, Jean Douirin essaie ses instruments (Photo Dan Lailler, MuCEM)

Né en 1892, Jean Douirin a été le dernier des facteurs de biniou de l’ancienne génération, il décède à Plozévet en 1974. Il exposera ses instruments en 1942 à la Foire de Rennes qui avait décidé de mettre en avant l’artisanat régional. Une équipe d’ethnomusicologues du musée des Arts et Traditions Populaires, conduite par Claudie Marcel-Dubois fera l’acquisition à Plozévet chez Jean Douirin en 1946 d’un couple biniou et bombarde. Ces instruments seront ensuite exposés en 1951 au musée des A. T. P. pour une grande exposition consacré à l’art populaire en Bretagne. Aujourd’hui, ils sont conservés au MuCEM à Marseille.

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Août 1946, Jean Douirin creuse au couteau dans un élément de bourdon (Photo Dan Lailler, MuCEM)

Toujours en activité en 1955, Jean Douirin livre un biniou au Musée Bigouden de Pont l’Abbé. Ce biniou fera les faits divers de la presse locale en 2010. Il apparait après un inventaire du Musée que l’objet conservé dans les vitrines n’est qu’une copie. L’original ayant été échangé, au début des années 1960, par Yann-Kaourintin Ar Gall [Jean Corentin Le Gall] (1945-1995), grand sonneur de bombarde et luthier du pays bigouden.

Il parait paradoxal que les artisans du renouveau musical breton des années 1940/50 que sont Polig Monjarret et Dorig Le Voyer ne se soient pas plus intéressés à cet artisan en pleine possession de ses moyens, âgé seulement de 58 ans en 1950. Au début des années 1950, au moins deux tourneurs de biniou de tradition sont toujours en activité dans le sud Finistère : Pierre Jacob (1896-1954) à Pont-Aven, fils du célèbre Jean-Pierre Jacob de Keryado et Jean Douirin à Plozevet.

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1946 – Tuyaux et souches en ébène tournés, avec incrustation en étain de Jean Douirin.

 

 

 

 

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1944 – Bombarde tournée par Jean Douirin en buis, incrusté d’étain, bagues en os.

Source : MuCEM

 

 

 

 

 

Jean Douirin est aussi un sonneur de biniou. Avec son compère et ami Louis Guéguen (1892-1962), ils animent les fêtes de Plozévet des années 1920-40.

Tal ar Sonerien

Louis Guégen (1892-1962) à la bombarde et Jean Douirin au biniou en 1923. Source : A Plozévet autrefois, Tal ar Sonerien (bult. communal), n°38 – 2016, p. 25.

Depeche de Brest 11-07-1938

La Dépêche de Brest, 11 juillet 1938

Juillet 1938, le ministre de la Marine César Campinchi est accueilli sur le terrain d’aviation de Pluguffan par les binious de Plozévet : Louis Guéguen et Jean Douirin.

Le Finistere 16-07-1938

Le Finistère, 16 juillet 1938

Nos sonneurs ont sans doute été enregistrés sur un disque à gravure directe, réalisé à un seul exemplaire, qui est à retrouver. Si on peut écouter, aujourd’hui, Louis Guéguen grâce aux enregistrements Mouez Breiz des années 1950-60, Il n’y a pas d’enregistrement disponible de son compère.

Lallier

Un professeur de biniou à Paris en 1922

Un article présentant un professeur de biniou et ses élèves en 1922 à Paris, voilà qui parait bien étonnant ?

PROFESSEUR DE BINIOU

C’est aux confins de Vaugirard et de Grenelle, à mi-chemin de l’École militaire, sonnante des trompettes de cavalerie, et de la porte de Versailles où, sous les vastes bâtisses veuves, on perçoit le vacarme souterrain sifflets, enclumes et marteaux, d’un dépôt dit Nord-Sud. Quartier d’usines, de maigres talus sans herbes, de palissades et de maisons basses. On y voit encore de grandes cours charretières à larges portails qui semblent avoir été faites pour abriter des diligences. Quartier populeux aussi, Le voisinage des grandes maisons ouvrières du boulevard Victor, des fumantes fabriques d’Issy et de Vanves, y entretient un grouillement de foule, vers le soir, du plus pittoresque effet.
C’est là, par un crépuscule pluvieux de ce début d’octobre, que j’ai entendu résonner, dans l’arrières salle d’un café désert, le biniou de Penmarc’h et de Trégastel. L’air dansant, le gazouillis précipité des notes hautes, le sobre accompagnement du bourdon, évoquaient dans ce carrefour parisien, les sauteries des gâs en sabots, les envols tournoyants de jupes brodées, les coiffes de dentelle et les feutres à rubans. L’air, chargé de pluie et de fumée, s’en trouvait presque purifié. On oubliait le pavé gras et l’automne humide pour songer au soleil couchant sur les bruyères, ail rire écumeux de la marée et aux crêpes de blé noir mangées à la veillée.
J’entrai dans le café. Le rustique concert l’emplissait au point qu’on ne m’entendit pas. Avançant jusqu’à l’arrière-boutique, je vis, autour d’une lampe, un groupe studieux. L’homme qui jouait, dans la posture classique du cornemuseux. L’outre sous le bras, le tuyau d’air à la bouche, une main agile volant en arpège sur la musette, l’autre tempérant à contretemps les profonds borborygmes du bourdon, pouvait bien avoir dépassé la quarantaine. En face de lui, quatre jeunes garçons, figures maigres et vives d’apprentis parisiens, écoutaient et observaient, avec une attention profonde, le musicien.
Mon apparition interrompit net la cadence du biniou. Tous levèrent sur moi des yeux curieux.
—  Continuez, dis-je ; j’assisterai, moi aussi, au concert, Ce n’est pas un concert, monsieur, dit le virtuose. C’est une leçon.
A mon grand étonnement, le « professeur » de biniou expliqua :
—  Ces petits gâs sont du quartier. Le samedi et le dimanche soir ils venaient danser ici. Je dirige, ces soirs-là, un bal-musette. Ça leur a fait envie de connaître l’instrument. Alors, on s’est arrangé : trois leçons par semaine, après l’atelier. Quand ils sauront jouer, je les prendrai avec moi.
—  Vous étudiez le solfège aussi ?
—  Pourquoi faire ? On n’écrit pas de musique pour le biniou. Les vieux airs bretons nous suffisent. J’arrange aussi les succès du jour : Mon homme, le Pélican, mais ma clientèle aime mieux les vieilles rengaines, c’est plus dansant.
—  Alors, vous êtes content ?
—  Oui et non. Mon rêve serait d’avoir une bombarde pour m’accompagner. On ferait ainsi un vrai bal breton. Mais c’est difficile. Alors, en attendant, je forme des joueurs de biniou.
   Je lus une impatience dans les yeux des « élèves ». Une ardeur, que devrait bien leur envier la classe d’orchestre du Conservatoire, les possédait visiblement. Je les laissai à leur leçon.
C’était un petit café, culotté comme une pipe. Aux vitres embuées, l’affiche qui annonçait : « Tous les samedis et dimanches, bal de famille », ajoutait qu’une mise décente était de rigueur. Et un écriteau, pour plus de sûreté, portait cette inscription : On est prié d’être poli et convenable

Pierre Scize – Le Petit Parisien, 10 octobre 1922

L’auteur, Pierre Scize, ne donne ni la rue, ni le nom du café, mais seulement sa localisation entre Vaugirard et Grenelle. C’est dans ce quartier de Paris qu’était situé La Gaité Bretonne au 29 de la rue Frémicourt, le fameux dancing breton tenu par Joseph Le Guennec (1889 Ploërdut – 1944 Guémené-sur-Scorff).

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Article du journal Le Matin du 16 octobre 1926

Sans titre

Les Sonneurs : Gildas Jaffrennou, cornemusier, et Job Le Guénnec, de Guémené, dit  » Roué ar Vombard »

Dans un précédent article, on a vu que la Gaité Bretonne, ouvre à la fin de l’année 1921, ce café-école pourrait donc bien être celui de Job Le Guennec. Ces leçons de biniou données par un professeur à Paris, sont les premières dix ans avant celles données par Hervé Le Menn pour son association K. A. V. (Kenvreuriez ar viniouerien) crée en 1932.

Affiche

Jos Le Guennec, A la Gaité Bretonne

Bretagne-Paris-16-06-34

La Bretagne à Paris, 16 juin 1934

Le Paris Breton – Le 14e et le 15e arrondissement de Paris, concentre les bretons de la capital autour de la gare Montparnasse, depuis l’arrivée du chemin de fer au milieu du XIXe siècle. La diaspora bretonne se retrouvaient dans les commerces tenus par des compatriotes pour avoir les nouvelles du pays. Les bals sont le lieu principal de rencontre, ils sont nombreux dans les années 1920/30 et plusieurs dancing sont tenus par des bretons.
Des articles de la presse de l’époque nous décrivent l’ambiance de ces lieux de rencontres.

A GRENELLE

Ouest-Eclair 5-04-1931

[…] La rue Frémicourt n’a guère changé depuis le temps d’avant-guerre, où Grenelle s’était acquis une sinistre renommée. Ce sont toujours les mêmes petites boutiques, les mêmes petits cafés bas de plafond, les mêmes maisons borgnes, livides. Et ce soir de printemps mouillé aggrave encore cette misère en graissant les pavés bossus, disjoints ou défoncés de la rue et des trottoirs étroits. Des airs d’accordéons trainent dans les flaques leurs guirlandes de notes mélancoliques. Les lumières basses éclaboussent une foule inquiétante où les chéchias des tirailleurs mettent des taches de sang, une foule qui s’attroupe devant les bals comme si elle assistait à quelque combat singulier entre apaches à casquettes plates, à foulards et espadrilles. Le képi des sergents de ville qui domine ces grouillements ajoute encore du drame ce drame.
   Mais tout cela n’est pas vrai quand eu approche. La rue Frémicourt est tranquille quoique laide et la foule, trop jeune pour être méchante. Je l’ai traversée, cherchant la maison de Le Guennec, joueur de biniou, qu’on m’avait dit habiter là. J’ai vu beaucoup d’enseignes de bals et ce n’est qu’arrivé dessus que la sienne m’est apparue « A la Gaité Bretonne »
   J’aurais dû deviner que c’était là, par ce que là ce n’était pas comme un peu plus haut, caché par des rideaux tirés, louches, inquiétants. La large devanture était ouverte toute grande et il en sortait une lumière franche. Derrière le long comptoir de zing, il y avait un garçon à l’air honnête et sur le seuil d’une autre salle où l’on entendait la musique d’un orchestre, il y avait un homme propre, en veston et en tablier, avec une sacoche sur son ventre, qui semblait surveiller de très près ce qui se passait de l’autre côté. C’était le patron, Nous avons eu vite fait connaissance. « L’Ouest-Éclair » est un précieux sésame pour qui veut être tout de suite à l’aise en colonie bretonne. Il ne pouvait pas quitter sa place le patron ! C’était lui qui délivrait le droit d’entrer à toute cette jeunesse qui se pressait derrière mon dos. Alors, nous avons causé là où nous étions. Peu de monde encore dans la salle, sept ou huit couples, tout au plus.
—  On danse tous les soirs chez vous ?
—  Oh ! non, trois fois par semaine seulement et ce soir, il n’y a personne. La fête à côté les a fatigués. Ils y mettent tout ce qu’il gagnent.
—  Votre clientèle est bretonne.
—  Presque complètement. Naturellement, il y a des jours où cela est un peu mêlé, il vient aussi des Auvergnats. Mais toutes les jeunes filles sont du pays.
  Je regarde dans la salle. Elle est divisée en deux. D’un côté les tables de l’autre, le parquet nu saupoudré de son. Trois musiciens sur une estrade et au fond, pendu au mur cet écriteau : « Les personnes qui ne connaissent pas les danses bretonnes sont priées de ne pas gêner les danseurs. »
—  Vous jouez donc des danses bretonne ?
   Et comment ! Le Guennec est joueur de biniou et de bombarde et j’ai pu penser qu’on délaissait la gavotte !
   Il m’a fallu m’effacer pour laisser entrer ceux qui veulent danser. Ils étaient là à regarder depuis un moment. Ils ne se décidaient pas. Ils n’osaient pas sortir la monnaie de leur poche, la tendre au patron. Et puis, tout d’un coup, parce que deux ou trois ont été moins timides, voilà que tout le monde s’est décidé.
   Comme ils sont jeunes, tous. Il n’y en a pas un qui a de la moustache et ce n’est pas parce qu’ils la font raser non ! C’est parce qu’elle ne leur a pas poussé encore. Et quelles bonnes figures tranquilles de gamins bien sages. Tout à fait les mêmes visages que chez Postic parce qu’ici, on fait attention aussi à ce qui se passe. Quant aux demoiselles, eh bien, que voulez-vous ! Elles se mettent à la mode. Elles ont des bas de soie, des gants et des imperméables, minces comme des pelures d’oignon. Mais elles restent bretonnes malgré ça, peut-être plus que les hommes, puisqu’elles viennent toutes ici, où elles savent ne trouver que des compatriotes. Il y en a de fort jolies, savez-vous !
—  Beaucoup sont placées par là à Auteuil, mais il en vient même de Neuilly.
   Je ne lui demande pas si elles viennent au fraude. Ce n’est pas son affaire. Lui, il veille à ce que tout se passe bien et à ce que tout le monde se tienne comme il faut et il a l’œil et c’est un gars solide, Le Guennec, et il connaît son affaire, depuis neuf ans qu’il la mène.
La salle s’est peu à peu emplie. Les danses succèdent aux danses et l’agent de service, un tout jeune, change de pied de temps en temps pour se reposer de sa longue et inutile faction. Quand la musique se tait, les danseurs vont s’asseoir dans l’autre partie de la salle. Ils ne font pas de bruit, ne bougent presque pas, et ne se laissent même pas aller à prendre de ces poses avantageuses que la jeunesse se permet un peu partout.
—  Je ne reçois plus les soldats me dit Le Guennec, ils mettaient le désordre dans la maison.
   Il me fait l’effet, Le Guennec, d’un instituteur qui surveille une récréation.
—  Mais votre biniou, vous ne vous en servez plus ? dis-je en désignant l’accordéon et le jazz.
—  Pensez-vous ? Il faut voir ça le 14 juillet et certains soirs ici. Mais revenez demain et vous verrez.
   Il se faisait tard. J’ai quitté la salle où sans cesse affluaient des danseurs nouveaux, tout aussi jeunes, tout aussi timides.
   Quand je reviens vers dix heures le lendemain, a la Gaîté Bretonne, chez Le Guennec, de Guémené-sur-Scorff, la rue Frémicourt a repris un visage plus engageant Je ne retrouve mes impressions d’hier que dans le café. C’est le grand nettoyage du matin. Une bonne (qui est du pays du patron) lance de grands seaux d’eau sur le dallage fleuri et puis, prestement, elle prend un balai et vire, adroite, pousse cet étang vers la rue. Il fait propre. Le grand comptoir de zinc luit. Un client matinal y a laissé ouvert un numéro de l’Ouest-Éclair de la semaine dernière. Est-on : à Paris ou à Rennes ou à Brest ou à Lorient ? Justement un matelot vient de passer et aussi un officier à casquette galonnée, que j’ai pris pour un officier de marine, mais qui n’était sans doute qu’un aviateur commercial. Et voilà Le Guennec qui vient de se lever. Il s’est couché tard cette nuit, le métier veut ça.
Nous avons passé derrière dans la claire salle du bal déjà prête pour une autre soirée. Et tout de suite, mais je l’avais déjà senti hier soir, je me suis dit que si l’avais raté ce Breton-là dans mon enquête j’en aurais gardé un regret toute ma vie. Déjà hier soir, il m’avait un peu parlé du biniou. Le Guennec, comme un poète parle de la poésie, comme un peintre parle de la peinture. Peut-être mieux même parce que lui ne plastronnait pas et ne se prenait pas pour un génie. Il doutait. Il avait le tourment des grands artistes, celui qui ne les laisse jamais en paix.
—  Oh ! évidemment disait-il je joue bien, mais j’en connais un ou deux qui y mettent quelque chose de plus – et il hochait la tête – oui un autre genre, une meilleure manière, enfin quelque chose qui a plus de cachet.
   Je trouvais cela admirable.
   Et ce matin il me le dit encore, il sait sa valeur. Il a appris à jouer du biniou à son neveu, le petit Cabel, qui a 14 ans et qui est au pays. Mais le neveu n’a pas de biniou et cela ennuie Le Guennec.
—  Si j’étais là-bas, je ne le laisserais pas perdre dit-il, le biniou. Parce que vous savez leur jazz c’est la folie d’un moment, c’est comme leurs danses, parlez-moi de la gavotte.
Ouest-Eclair 6-04-1931

Le Guennec, de Guémené-sur-Scorff

   Il est allé chercher le biniou et la bombarde, magnifiques instruments. Il pose le pavillon incrusté d’argent un travail comme on n’en sait plus faire, sur son épaule gauche, souffle deux ou trois fois dans la peau de bouc enveloppée de velours grenat et puis voilà que tout à coup dans ce coin de Paris, dans cette salle de bal si loin du pays, les vieux airs naïfs ont ressuscité. Voilà la noce qui défile sur le chemin poudreux, entre les murs de pierre sèche. Je suis si près de lui que les oreilles m’en tintent, mais cela ne fait rien, c’est merveilleux, j’adore ça.
   Il s’est arrêté.
—  Vous savez qu’il y en a deux autres à Paris et qui sont bons. Seulement, c’est assez difficile de les trouver, ils sont forts aux halles les frères Donio [sic : Donnio] de La Motte.
   Je n’aurais pas le temps d’aller les voir. Mais lui m’en apprendra assez. Je lui il demandé aussi de jouer de la bombarde.
—  Elle est petite celle-là, m’explique-t-il. Chez nous, elles sont plus grandes. Mais ça c’est un instrument et il sourit. Ça c’est bien mieux que le biniou. Le biniou, c’est tout juste bon pour accompagner. Bien entendu ça tient bien la conversation, mais c’est en dessous, quelque chose d’un peu inférieur. Quand nous jouons ensemble bombarde et biniou, c’est comme une conversation entre, un homme et une femme La femme essaye bien d’arriver à la hauteur de l’homme, mais ce n’est ça elle ne peut pas.
   Il a mouillé l’anche de l’instrument, mais elle est encore sèche et alors, il doit souffler très fort pour les notes aigües La Paimpolaise. Tiens ! voilà qu’il fait des bémols des dièses. Comment s’y prend-t-il ? Ce doit être rudement difficile d’obtenir des notes aussi pures rien qu’en déplaçant un peu les doigts.
—  Je voudrai modifier ça, fait-il l’air achevé rien qu’une petite touche ici pour tenter de tricher avec les doigts. J’ai essayé sur une bombarde que je n’aimais pas beaucoup, et puis je suis sûr qu’on peut y arriver. Mais qu’est-ce que vous voulez on laisse tout tomber. C’est malheureux, si j’étais au pays, je paierais les binious on redanserait la gavotte… C’est malheureux mais ici on maintient tout ça. Venez voir ça le jour du 14 juillet. On sonne à quatre ou cinq dans une voiture et on fait le tour des cafés bretons et on danse.
  Il aurait préféré que je le coiffe du chapeau breton mais je n’avais pas le temps et sans doute. Qu’il aurait mieux aimé son beau costume du pays. Un costume fui est entré à la Sorbonne qui est allé à Nancy et dans combien d’autres pays, parler avec la bombarde et le biniou de la vieille Bretagne.
   Je l’écoute avec ravissement. Il me parle clef d’ut, d’accords en si bémol ou en la qui devrait être l’accord de la bombarde. Ai-je bien affaire à un commerçant ? Je l’oublie et avec quel plaisir.
—  J’en ai bien dressé quelques-uns poursuit-il, mais ils ne sont pas encore de force. Il faut que je leur accorde le biniou. Vous avez vu en tournant le pavillon là sur l’épaule.
   Et il me montre les photos sur un journal. Ils sont quatre qui défilent en tête d’un cortège où dominent les coiffes légères.
—  Vous aurez un portait de plus lui ai-je dit et vous le méritez bien, vous qui entretenez l’amour des vieilles choses et qui peut-être préparez des mariages bretons avec votre bal, des mariages en tête desquels marchera certainement un biniou
Jean Madelaigue.  [Ouest-Éclair, 4 & 5 avril 1931]
Ouest-Eclair 9-04-1931

Ouest-Éclair, 9 avril 1931

   Joseph Le Guennec est né le 16 juin 1889 à Ploërdut, en 1909 toujours dans le Morbihan, il déclare comme profession meunier / commerçant. Il semble être arrivée dans la région parisien dès 1914, en 1919 son adresse est déjà au 29 rue de la rue Frémicourt dans le 15e arrondissement de Paris. Cet article nous apprend que Le Guennec enseigne le biniou à son neveu un nommé « Cabel ». Il doit s’agir du fils de sa sœur : François Cabel, né en 1918 à Ploërdut. On retrouve dans la presse parisienne un sonneurs nommé Cabel qui anime avec un Crozer la fête des bretons d’Aulnay-sous-Bois en 1932.

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Le couple Le Guennec & Le Bouc est connu pour avoir enregistré trois disques 78 tours. Deux pour la firme Gramophone en 1927 et un en 1930 pour Odéon / Parlophone. Ils sont les premiers a graver sur la cire le répertoire des sonneurs de biniou & bombarde.

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Un autre article sur les bals parisiens, publié deux ans plus tard en 1933, complète le tableau :

  Plus pittoresque, la Gaîté bretonne, au bout de la rue Frémicourt, à cause des boniches qui viennent en costume, avec la belle coiffe de dentelle, et le corsage rie velours à boutons dorés. Il faut traverser une grande salle de café, pleine de Bretons parlant leur rude patois. Au-dessus de la porte du bal, un petit écriteau : Ici on n’accepte, que des Bretons CONNUS.
  Ce n’est pas vrai. Il y a de tout, dans le bal. La preuve en est qu’à côté de l’estrade aux musiciens, un grand écriteau collé sur une glace dit : Avis. — Nous prions les personnes qui ne connaissent pas les danses bretonnes de ne pas gêner les danseurs, s.v.p.
   Il y a également écrit : Il est interdit aux Messieurs de danser ensemble.
Ce qui est vrai, cependant, c’est qu’entre des danses pareilles à celles de tous les musettes, on danse breton pour de bon : la gavotte, la gabadaou, la balladeu, la ridée et la dérobée.
Dans les grandes circonstances, le patron prend lui-même le biniou. C’est un premier prix de biniou de tous les concours de Bretagne. C’est M. Le Guennec. Il ouvrit ce bal voici onze ans.
Un colonial, assis avec une belle fille brune, à une petite table contre un pilier, tient cette fille à moitié couchée sur ses genoux et l’embrasse en se fichant royalement de la gavotte, de la ridée et de la gabadaou. Un jeunot, bien musclé, à la chemise de laine jaune largement ouverte sur un torse très clair, veut savoir d’une Bretonne à la coiffe un peu chiffonnée par la danse s’il y a longtemps qu’elle est à Paris.
— Trois mois.
— Et tu t’appelles ?
Elle refuse de dire son nom, avec un sourire candide dans sa face butée.
ANDRÉ ARNYVELDE. [L’Intransigeant, 18 juillet 1933]

L'Intransigeant 18-07-1933

Dessin de Bécan pour L’Intransigeant du 18 juillet 1933

  Ses deux articles confirment la date d’ouverture du dancing breton à la fin de l’année 1921. Dans ce bal, comme dans les autres de la capital « on danse musette », au son de l’accordéon et du jazz [batterie]. Ce qui le caractérise, c’est son quart d’heure breton mené au biniou par le patron qui met à l’honneur la gavotte et la ridée.

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Première publicité pour la Gaité Bretonne – Bretagne à Paris, 3 novembre 1921

Une courte notice de Louis Weisse publiée dans le bulletin de liaison de la K. A. V. (Kenvreurizeh ar Viniuerion) de novembre 1949, nous donne quelques informations complémentaires.  Joseph Le Guennec est décédé au début du mois de juin 1944 à Guémené-sur-Scorff à la suite d’une méningite à l’age de 55 ans.  Louis Weisse nous apprend aussi qu’il a apprit à sonner au pays (Ploërdut / Guémené) dans sa jeunesse avant d’émigrer dans la région parisienne. Le couple Le Guennec / Le Floc’h aura un fils Lucien né en 1918, qui débutera à la bombarde, blessé au début de la seconde guerre mondiale, il ne semble pas prendre la suite. J’ai retrouver la trace de Joseph Le Guennec dans la presse au début des années 1920, il fait alors équipe avec Marcel Le Bouc (1892-1947) sonneur de biniou originaire de Dinan connu  comme étant l’un des premiers sonneurs bretons de cornemuse écossaise. Il aura par la suite de nombreux autres compères comme Louis Le Carff qui joue dans les années 1925-35 ou Albert Donnio (1893-1935) originaire de La Motte. Il a aussi l’occasion de sonner en Bretagne, il retrouve alors des compères du pays comme jean-Marie Le Nouveau qui est lui aussi natif de Ploërdut.

An Oaled, 4e trim 1932

An Oaled, 4e trim 1932 – Au moi de juillet 1932, Le Guennec, le « bombardier » parisien, anime le Gorsedd organisé à Pontivy, il y sonne avec Le Névé (sonneur inconnu) et le jeune Gweltas Jaffrennou nouveau bagpiper.

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La Bretagne à Paris, 4 janvier 1930

Devant le dancing breton, la noce avec le couple de sonneurs avec biniou et bombarde, à la bombarde on reconnait Job Le Guennec, l’article mentionne « les frères Le Guennec » ??

« Les personnes qui ne connaissent pas les danses bretonnes sont priées de ne pas gêner les danseurs. » 1931

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La Bretagne à Paris, 23 juillet 1938

Comme l’explique Le Guennec dans l’article de l’Ouest-Éclair, le 14 juillet est l’occasion pour les bretons de la capital de se retrouver dans les nombreux bals qui sont organisés sur les trottoirs devant les cafés. Sur la première vue (haut-dessus) devant l’établissement de la rue Frémicourt on aperçoit un couple de sonneur avec Job Le Guennec à la bombarde. En dessous, rue du Départ, chez Yann Postic autre dancing breton, se sont des sonneurs de la jeune génération équipés d’une cornemuse écossaise qui animent le bal.

A SUIVRE…
L'Intransigeant 18-07-1933 (2)

Noce à Theix en 1935

Mariage du champion cycliste Marcel Jezo

La presse sportive est à Theix au début du mois de juin 1935, pour suivre le mariage du jeune champion cycliste breton. C’est un mariage traditionnel avec son couple de sonneurs pour animer la cérémonie.

L'Auto-vélo 6-06-1935

L’Auto-vélo, 6 juin 1935

Les sonneurs morbihannais sont, au biniou François Le Sommer (1869 Plescop – 1940 Ploëren) et à la bombarde Henry Le Ray (1868 Ploëren – 1949 Arradon).

Sans titre1

Cette vue n’est pas de 1910 comme l’indique la légende.

Marcel Jezo