Musiciens Voyageurs – Pier et Matilin An Dall

Légendes croisées de Pier et Matilin an Dall

   Alors que la vie de Matilin an Dall fait aujourd’hui l’objet d’un ouvrage de référence, retour sur la légende du célèbre sonneur aveugle qui fut comme le clarinettiste Pier an Dall un musicien itinérant auréolé d’un mythe à la hauteur de sa popularité.

Pian-an-DallPier an Dall accompagné de sa fille, vers 1905 à Nantes, il a alors plus de 70 ans.

   Qui s’intéresse à la biographie de Pierre-Marie Sérandour, alias Pier an Dall (1832-1908) sonneur de clarinette de Corlay, ne peut manquer d’être frappé par la similitude entre son destin et celui du célèbre talabarder de Quimperlé Matilin an Dall, alias Mathurin Furic (1789-1859). Une ressemble qui tient aussi à l’image stéréotypée que l’on a aujourd’hui du sonneur du XIXe siècle. Bien qu’elle n’ait rien d’exceptionnel à l’époque, l’existence aventureuse et le talent musical des deux sonneurs a fortement frappé l’imagination des foules.

Aux origines du mythe
Les recherches sur Pier an Dall, que j’ai commencé en 1983, pour le disque Sonerien treujenn-gaol (1) m’a fait découvrir le plus célèbre des sonneurs de clarinette. De nouvelles découvertes permettent d’en savoir un peu plus sur le parcours de ce sonneur.
Comme Matilin (1), Pier an Dall est issu d’un milieu pauvre et devient aveugle suite à une variole contractée dans sa jeunesse. Pour l’un comme pour l’autre, la musique s’impose rapidement comme l’unique moyen de subsistance. Si Matilin reçoit une éducation musicale d’un mystérieux bourgeois de Quimperlé, on ne sait rien, en revanche, de l’apprentissage de Pier an Dall. Cependant, tous deux vont gagner une réputation qui leur donnera de se produire devant la haute société, à la demande des têtes couronnées. Autant de rencontres qui vont donner naissance à des anecdotes plus ou moins attestées quant à la bonne fortune de nos deux sonneurs.
Pier an Dall, selon les versions, aurait rencontré Napoléon III à Pontivy, lors de son voyage en Bretagne en 1858, comme Matilin à Quimper. L’Empereur, étonné par ce pauvre aveugle qui joue si bien, lui aurait dit être prêt à l’aider en cas de difficulté. Ce jour ne tarde pas : se voyant refuser par le préfet l’autorisation d’ouvrir un café, Pier an Dall écrit donc à Napoléon III, lui rappelant leur rencontre de Pontivy. La réponse ne se fait pas attendre : l’Empereur lui accorde son autorisation et le café, que Pier an Dall nomme Kermusique, peut donc ouvrir, Pier an Dall le nomme Kermusique.
Hélas! Après vérification, aucune trace de cette rencontre ; le café ouvre après un échange de lettres avec le sous-préfet, mais sans l’aide de l’Empereur. Cette histoire fait partie de la légende de cet excellent sonneur qui a marqué la région de son empreinte.

Dessin-Pier« Dall Korle, le sonneur aveugle de Corlay, dessin de E. Hamonic » Ce dessin et plusieurs textes présentent étonnamment Pier an Dall jouant de la bombarde alors qu’il sonnait de la clarinette.

Sur la route
Car Pier an Dall voyageait beaucoup, comme le montrent les nombreux passeports (nécessaires à l’époque pour voyager dans le pays) qui lui ont été délivrés. Le 9 mars 1854, il obtient un certificat de « bonne vie et mœurs » de l’adjoint de Corlay, qui lui est adressé à Nantes au n° 8, rue de la Fontaine de Barbin chez Le Moine logeur. La ville de Lorient, le 14 juillet 1855, l’autorise « à exercer sa profession de musicien ambulant pendant 2 jours sur la commune ». La préfecture d’Ille-et-Vilaine, en août 1855, l’autorise comme musicien ambulant pour huit jours, on le retrouve par la suite dans le département de la Mayenne, pour un mois. En 1856, il obtient une autorisation de six mois à Nantes, chez Madame Poder toujours Quartier Barbin. Le reste de l’année est fait de voyages entre le Morbihan et les Côtes-du-Nord, avec au mois de septembre un passage dans le Maine-et-Loire, l’Indre-et-Loire, le Loir-et-Cher et le Loiret pour des séjours allant de cinq à quinze jours, toujours comme musicien ambulant. En 1857 on le retrouve en Mayenne, dans le Morbihan et en Loire-Inférieure, en 1858 il semble resté en Bretagne. La préfecture du Morbihan lui délivre en 1859 une autorisation sur laquelle il déclare habiter à Gourin. La même année le Finistère lui donne une autorisation avec cette mention : « Sérandour Pierre Marie, accompagné de sa femme, domicilié à Paris, département de la Seine ». On le retrouve pour des séjours à Nantes en 1860 et 1861 et traverse régulièrement le département de l’Ille-et-Vilaine. En 1861, il est dans l’Orne et passe dans la ville du Mans.

Autorisation              Autorisation à Pierre Sérandour, aveugle, d’exercer la profession de « Joueur de clarinette », pour 10 jours.        1860 – Préfecture d’Ille-et-Vilaine

   Le 14 août 1862, il obtient un passeport, valable pour un an, de la préfecture de la Seine, valable pour Paris et le département. Il est noté qu’il est accompagné de son cousin Pierre-Marie Julien âgé de 16 ans. Son adresse à la capitale est au 53 rue des Marais. Au dos du passeport figure un tampon indiquant : Accordé ½ place, le 16 août 1862, Chemins de Fer de l’Ouest. Notre sonneur à donc pris le train de Rennes, où la gare a été inaugurée en 1857, pour se rendre à la capitale. Il semble qu’il effectue plusieurs voyages dans la région parisienne puisque sur la même feuille, l’année suivant, le maire du Haut-Corlay donne son autorisation pour un voyage « à Versailles, département de la Seine-et-Oise et accompagné de son frère Jacques âgé de 32 ans ». Et il ne s’agit là que d’une partie des passeports de Pier an Dall, ceux conservés à la préfecture des Côtes d’Armor en échange de nouvelles autorisations et sur une période n’allant que de 1854 à 1863. Parmi les documents les plus détaillés, ce certificat rédigé par le maire du Haut-Corlay qui indique : « que le nommé Sérandour Pierre Marie de profession musicien ambulant aveugle, âgé de 31 ans, père de famille et accompagné de son frère Jacques âgé de 32 ans. Le Sieur Pierre vient de prendre son frère Jacques pour l’accompagné vu que ce dernier lui a fait des tours et ils sont de bonnes vie et mœurs. » Le voyage seul est impossible pour un aveugle à cette époque, sur des routes qui sont loin d’être celle d’aujourd’hui. On sait que Matilin a sillonné la Bretagne pendant plus de 30 années avec le même guide Jean La Chapelle, alias Jean Pontré (1795-1856) qui était aussi son compère au biniou. Pier an Dall possédait-il lui aussi un compère / guide sonneur ? On lui connaît plusieurs guides, sa femme et son frère qui après vérification ne me semble pas avoir été musicien. En revanche, il est possible que son cousin Pierre-Marie Julien âgé de 16 ans, qui l’accompagne à Paris ou ce « Dernier lui a fait des tours », soit musicien, comme Joseph Le Goff que l’on trouve comme domestique à Kermusique entre 1870 et 1880 et qui est lui aussi sonneur de clarinette. Vers 1880, Pier an Dall trouve un nouveau compère / guide en la personne de son gendre Jérôme Thépot qui joue également de la clarinette.

Pier-Bouille

Cette vue a été prise dans l’atelier d’Étienne Bouillé, artiste peintre à Guingamp, à la fin du XIXe siècle. Il ne fait presque qu’aucun doute qu’il s’agit bien de Pier an Dall, bien qu’il joue de la flûte traversière en bois sur cette vue.

Photo extraite du catalogue de l’exposition « Le pittoresque photographique d’Étienne Bouillé 1858-1933 », Archives départementales des Côtes d’Armor, 2006, p. 8.

Fêtes et clarinettes
Quand il n’est pas sur les routes, Pier an Dall est sollicité sans cesse. Il exerce son métier de sonneurs dans les noces de la région. J’ai relevé, par exemple, sa présence comme témoin sur une dizaine d’actes de mariages, où il déclare comme profession « musicien ». Noces paysannes, mais aussi noces bourgeoises comme en 1895 où il sonne pour le mariage de Marie Desjars de Keranrouë et Hyacinthe Salliou au manoir du Botcol en Saint-Nicolas-du-Pelem. Dans son café, Kermusique sur la route de Corlay à Guingamp, il organise le dimanche après-midi, après les vêpres, un bal qu’il anime avec sa clarinette. On le retrouve aussi dans l’animation des Comices Agricoles, comme à Saint-Mayeux où la presse note : « La gaité n’a cessé de régner pendant toute la durée du repas, égayé de temps à autre par quelques morceaux de musique de notre compatriote Sérandour, mieux connu sous le nom de Pierre l’aveugle, et dont la clarinette se fait entendre chaque été sous les murs de la capitale » (Journal de Loudéac, 19 octobre 1865).

Similitude de destins
Si les documents sur Pier an Dall et sa notoriété sont loin d’atteindre ceux de Matilin, il existe pourtant une très grande similitude entre les deux personnages. Même origine sociale, même handicape, même parcours à quelques années d’intervalles, ce sont de véritables musiciens professionnels, s’adaptant à toutes les situations et à tous les répertoires. On sait que les occasions, hormis les noces et les pardons, sont multiples pour Matilin. Il joue dans des cérémonies officielles où il interprète les airs réglementaires comme la Marseillaise, il joue devant le préfet, l’évêque et même la famille royale. C’est un musicien qui adapte son répertoire mais aussi son jeu, en fonction du public, de la situation. On ne sonne pas de la même manière pour une aire neuve à Quimperlé, que pour un bal de plus 1000 danseurs, ou devant l’évêque pour une « garden party » sur la pelouse d’un manoir. Si Matilin est bien un cas particulier, les similitudes à un degré moindre avec Pier an Dall sont nombreuses. Que peut bien jouer notre sonneur de clarinette sur les routes de l’Anjou, de la Touraine jusque Paris ? Des airs de dañs tro du pays de Corlay ? Ou plus probablement le répertoire à la mode de l’époque constitué de chansons, d’airs de vaudeville, de café concert ? Nos deux sonneurs ne jouent pas seulement sur commande (noces, pardons, fêtes, etc.), ils ne dédaignent pas faire la manche. Même si le résultat de la quête n’est pas toujours à la hauteur comme s’en plaint Matilin à Morlaix en 1843. Pier an Dall doit bien sûr lui aussi faire la manche, mais comme Matilin qui joue sur la scène d’un théâtre parisien en 1847, il a très bien pu jouer dans des théâtres, des cafés concerts, des bals dans les nombreuses villes qu’il traverse dans tout l’ouest de la France. Pier et Matilin an Dall sont-ils des cas uniques ? Il semble que non, puisque la même liasse de passeports des années 1855-65 permet de suivre un joueur de vielle Paul Yves-Marie de Saint-Brieuc (1821-?), « privé de l’œil droit », et son épouse joueuse d’orgue sur les routes de la région jusque dans la Manche, l’Indre-et-Loire.

Pier-Nantes   Pier an Dall à Nantes, entre 1903 et 1908, chapeau dans une main et clarinette dans l’autre.

   Une vie de sonneur Avec Matilin et Pier an Dall on est loin de l’image, que l’on a aujourd’hui du sonneur du milieu du XIXe siècle et que l’on peu résumer ainsi : isolé au fond de sa campagne, sans contact avec d’autre type de musique, pratiquant un répertoire limité avant d’être contaminé par le répertoire des cafés concerts parisiens, portant le costume breton et l’on pourrait rajouter obligatoirement buveur. Au contraire, nos deux sonneurs voyagent beaucoup, jouent dans des situations les plus diverses, un répertoire très hétérogène. Ce qui ne les empêche pas d’animer régulièrement les réjouissances de leur commune pour la plus grande satisfaction du public local. Il ne fait aucun doute qu’ils seront les plus promptes à intégrer à leur répertoire les nouvelles danses, les nouvelles mélodies et à les faire connaître sur leur territoire. Certes le sonneur – paysan (le plus souvent artisan-commerçant) dont l’unique activité musicale est l’animation des noces et des pardons de son canton est bien réel, mais il ne représente pas à lui seul le sonneur à cette époque. Il existait aussi des musiciens plus professionnels, souvent contraints de vivre de leur musique du fait de leur handicap, et appelés par la même à voyager, à multiplier les échanges musicaux. Et, entre ces deux modèles, on trouve tout une palette de sonneurs, qui selon leurs formations, leurs autre activités, leurs goûts musicaux, seront plus ou moins proches de l’un ou de l’autre. C’est dès les années 1840 que les premières mises en scène de ce que l’on appellera le « folklore » se mettent en place. Elles aboutiront à la création des premières fêtes folkloriques comme le « Pardon des fleurs d’Ajonc » de Botrel en 1905 où le couple de sonneur figure toujours en bonne place. C’est ce mouvement qui forgera cette image du Sonneur d’aujourd’hui en limitant le répertoire, en imposant le costume avec l’idée de sauvegarde à tout prix des traditions ancestrales bretonnes. Mais on remarque que c’est aussi ce mouvement qui permet à quelques sonneurs de continuer à jouer, dans un monde en profonde mutation, jusqu’à ce qu’au milieu du XXe siècle naisse un regain d’intérêt pour les sonneurs et leurs musiques. Les parcours respectifs de Pier et Matilin an Dall nous montrent, l’activité des sonneurs au XIXe siècle était bien plus diverse que l’image qui nous en reste aujourd’hui.

(1) Sur le sujet voir : CD Sonneur de clarinette en Bretagne, Chasse-Marée/Dastum, SCM 025 ; la revue ArMen, n°2, 1986 ; Musique Bretonne, n°72, 73, 74, 1987.
(2) B. de Parades, C. Morvan, P. Malrieu, F. Postic, Deux siècles de musique bretonne Matilin an dall, 2003.

Corlay-acte-mariage-1857Acte de mariage de Pier an Dall, en 1857 à Corlay, Il déclare comme profession « Musicien Ambulant »

Kristian Morvan

Musique Bretonne, n° 183, Avril 2004, pp. 38-41.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s