Un professeur de biniou à Paris en 1922

Un article présentant un professeur de biniou et ses élèves en 1922 à Paris, voilà qui parait bien étonnant ?

PROFESSEUR DE BINIOU

C’est aux confins de Vaugirard et de Grenelle, à mi-chemin de l’École militaire, sonnante des trompettes de cavalerie, et de la porte de Versailles où, sous les vastes bâtisses veuves, on perçoit le vacarme souterrain sifflets, enclumes et marteaux, d’un dépôt dit Nord-Sud. Quartier d’usines, de maigres talus sans herbes, de palissades et de maisons basses. On y voit encore de grandes cours charretières à larges portails qui semblent avoir été faites pour abriter des diligences. Quartier populeux aussi, Le voisinage des grandes maisons ouvrières du boulevard Victor, des fumantes fabriques d’Issy et de Vanves, y entretient un grouillement de foule, vers le soir, du plus pittoresque effet.
C’est là, par un crépuscule pluvieux de ce début d’octobre, que j’ai entendu résonner, dans l’arrières salle d’un café désert, le biniou de Penmarc’h et de Trégastel. L’air dansant, le gazouillis précipité des notes hautes, le sobre accompagnement du bourdon, évoquaient dans ce carrefour parisien, les sauteries des gâs en sabots, les envols tournoyants de jupes brodées, les coiffes de dentelle et les feutres à rubans. L’air, chargé de pluie et de fumée, s’en trouvait presque purifié. On oubliait le pavé gras et l’automne humide pour songer au soleil couchant sur les bruyères, ail rire écumeux de la marée et aux crêpes de blé noir mangées à la veillée.
J’entrai dans le café. Le rustique concert l’emplissait au point qu’on ne m’entendit pas. Avançant jusqu’à l’arrière-boutique, je vis, autour d’une lampe, un groupe studieux. L’homme qui jouait, dans la posture classique du cornemuseux. L’outre sous le bras, le tuyau d’air à la bouche, une main agile volant en arpège sur la musette, l’autre tempérant à contretemps les profonds borborygmes du bourdon, pouvait bien avoir dépassé la quarantaine. En face de lui, quatre jeunes garçons, figures maigres et vives d’apprentis parisiens, écoutaient et observaient, avec une attention profonde, le musicien.
Mon apparition interrompit net la cadence du biniou. Tous levèrent sur moi des yeux curieux.
—  Continuez, dis-je ; j’assisterai, moi aussi, au concert, Ce n’est pas un concert, monsieur, dit le virtuose. C’est une leçon.
A mon grand étonnement, le « professeur » de biniou expliqua :
—  Ces petits gâs sont du quartier. Le samedi et le dimanche soir ils venaient danser ici. Je dirige, ces soirs-là, un bal-musette. Ça leur a fait envie de connaître l’instrument. Alors, on s’est arrangé : trois leçons par semaine, après l’atelier. Quand ils sauront jouer, je les prendrai avec moi.
—  Vous étudiez le solfège aussi ?
—  Pourquoi faire ? On n’écrit pas de musique pour le biniou. Les vieux airs bretons nous suffisent. J’arrange aussi les succès du jour : Mon homme, le Pélican, mais ma clientèle aime mieux les vieilles rengaines, c’est plus dansant.
—  Alors, vous êtes content ?
—  Oui et non. Mon rêve serait d’avoir une bombarde pour m’accompagner. On ferait ainsi un vrai bal breton. Mais c’est difficile. Alors, en attendant, je forme des joueurs de biniou.
   Je lus une impatience dans les yeux des « élèves ». Une ardeur, que devrait bien leur envier la classe d’orchestre du Conservatoire, les possédait visiblement. Je les laissai à leur leçon.
C’était un petit café, culotté comme une pipe. Aux vitres embuées, l’affiche qui annonçait : « Tous les samedis et dimanches, bal de famille », ajoutait qu’une mise décente était de rigueur. Et un écriteau, pour plus de sûreté, portait cette inscription : On est prié d’être poli et convenable

Pierre Scize – Le Petit Parisien, 10 octobre 1922

L’auteur, Pierre Scize, ne donne ni la rue, ni le nom du café, mais seulement sa localisation entre Vaugirard et Grenelle. C’est dans ce quartier de Paris qu’était situé La Gaité Bretonne au 29 de la rue Frémicourt, le fameux dancing breton tenu par Joseph Le Guennec (1889 Ploërdut – 1944 Guémené-sur-Scorff).

https://musikebreizh.files.wordpress.com/2013/09/le-matin-16-10-1926.jpg

Article du journal Le Matin du 16 octobre 1926

Sans titre

Les Sonneurs : Gildas Jaffrennou, cornemusier, et Job Le Guénnec, de Guémené, dit  » Roué ar Vombard »

Dans un précédent article, on a vu que la Gaité Bretonne, ouvre à la fin de l’année 1921, ce café-école pourrait donc bien être celui de Job Le Guennec. Ces leçons de biniou données par un professeur à Paris, sont les premières dix ans avant celles données par Hervé Le Menn pour son association K. A. V. (Kenvreuriez ar viniouerien) crée en 1932.

Affiche

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