Jean Douirin 1892-1974, tourneur à Plozévet

Août 1946, Jean Douirin essaie ses instruments (Photo Dan Lailler, MuCEM)

Né en 1892, Jean Douirin a été le dernier des facteurs de biniou de l’ancienne génération, il décède à Plozévet en 1974. Il exposera ses instruments en 1942 à la Foire de Rennes qui avait décidé de mettre en avant l’artisanat régional. Une équipe d’ethnomusicologues du musée des Arts et Traditions Populaires, conduite par Claudie Marcel-Dubois fera l’acquisition à Plozévet chez Jean Douirin en 1946 d’un couple biniou et bombarde. Ces instruments seront ensuite exposés en 1951 au musée des A. T. P. pour une grande exposition consacré à l’art populaire en Bretagne. Aujourd’hui, ils sont conservés au MuCEM à Marseille.

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Août 1946, Jean Douirin creuse au couteau dans un élément de bourdon (Photo Dan Lailler, MuCEM)

Toujours en activité en 1955, Jean Douirin livre un biniou au Musée Bigouden de Pont l’Abbé. Ce biniou fera les faits divers de la presse locale en 2010. Il apparait après un inventaire du Musée que l’objet conservé dans les vitrines n’est qu’une copie. L’original ayant été échangé, au début des années 1960, par Yann-Kaourintin Ar Gall [Jean Corentin Le Gall] (1945-1995), grand sonneur de bombarde et luthier du pays bigouden.

Il parait paradoxal que les acteurs du renouveau musical breton des années 1940/50 que sont Polig Monjarret et Dorig Le Voyer ne se soient pas plus intéressés à cet artisan en pleine possession de ses moyens, âgé seulement de 58 ans en 1950. Au début des années 1950, au moins deux tourneurs de biniou de tradition sont toujours en activité dans le sud Finistère : Pierre Jacob (1896-1954) à Pont-Aven, fils du célèbre Jean-Pierre Jacob de Keryado et Jean Douirin à Plozevet.

1946 – Tuyaux et souches en ébène tournés, avec incrustation en étain de Jean Douirin.

Douirin1

1944 – Bombarde tournée par Jean Douirin en buis, incrusté d’étain, bagues en os. Source : MuCEM

Plan du biniou Jean Douirin du musée des Arts et Traditions Populaires (inventorié 46.113.1) Source

Jean Douirin est aussi un sonneur de biniou. Avec son compère et ami Louis Guéguen (1892-1962), ils animent les fêtes de Plozévet des années 1920-40.

Tal ar Sonerien

Louis Guégen (1892-1962) à la bombarde et Jean Douirin au biniou en 1923. Source : A Plozévet autrefois, Tal ar Sonerien (bult. communal), n°38 – 2016, p. 25.

Depeche de Brest 11-07-1938
La Dépêche de Brest, 11 juillet 1938

Juillet 1938, le ministre de la Marine César Campinchi est accueilli sur le terrain d’aviation de Pluguffan par les binious de Plozévet : Louis Guéguen et Jean Douirin.

Le Finistere 16-07-1938
Le Finistère, 16 juillet 1938

Nos sonneurs ont sans doute été enregistrés sur un disque à gravure directe, réalisé à un seul exemplaire, qui est à retrouver. Si on peut écouter, aujourd’hui, Louis Guéguen grâce aux enregistrements Mouez Breiz des années 1950-60, Il n’y a pas d’enregistrement disponible de son compère.

Louis Guegen et Jean Douirin,sonneurs de Plozévet (carte postale, Mucem)
Louis Guegen (bombarde) et Jean Douirin (biniou)
Lallier

Concours de sonneurs

Concours de sonneurs, une déjà longue histoire

Vous trouverez ci-dessous la liste récapitulative de tous les concours de sonneurs de biniou que j’ai recensés depuis leurs apparitions en 1881. La période plus récente du renouveau, depuis la création de la B. A. S. (Bodadeg ar sonerion), sera complétée  par la suite.

Date – Commune – Organisation – Nombre de couple participant / classé
1881 Saint-Brieuc (22) – Concours musical – 2 (classés)
1889 Paris (75) – Concours de musiques pittoresques – 1 (participant)
1890 Morgat – Fête des Régates – Projet d’un concours de binious avec 3 prix, qui ne semble pas avoir eu lieu.
1892 Vannes (56) – Concours musical – 60 ou 64 (participants) – 5 (classés)
1893 Morlaix  – Concours musical – Projet d’un concours de binious
1894 Pontivy (56) – Exposition municipale – 5 (classés)
1895 Brest (29) – Concours musical – 42 + 1 (participants) – 42 (classés)
1899 Vannes (56) – URB* – 38 (participants) – 10 (classés)
1901 Quimperlé (29) – URB* – 23 (participants) – 8 (classés)
1902 Auray (56) – URB* – de 36 à 50 (participants) – ? (classés)
1903 Lorient – Foire Exposition – ? (participants) – ? (classés)
1903 Pontivy (56) – Fêtes de Pontivy – ? (participants) – 3 (classés)
1904 Gourin (56) – URB* – 25 (participants) – 7 (classés)
1905 Brest (29) – Fêtes musicales – 6 (participants) – 4 (classés)
1905 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs – 10 (participants) – 5 (classés)
1905 Ploërmel (56) – Fêtes des courses
1906 Brest (29) – Exposition Brest – ? (classés)
1906 Baud (56) – Exposition Baud – ? (classés)
1906 Carnac (56) – URB* – 20 (participants) – 13 (classés)
1907 Rostrenen (22) – URB* – 4 (participants) –  4 (classés)
1907 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs –  10 (participants) – 4 (classés)
1907 Pontivy (56) – Fêtes de Pontivy – 7 (classés)
1908 Clohars-Carnoët (29) – Fêtes du Pouldu – ? (participants) – (3 classés)
1908 Douarnenez (29) – Fête des Mouettes – ?
1908 Quimper (29) – Inauguration monument à Quimper – 15 participants (8 couples)
1909 Pluméliau (56) – Fêtes de Pluméliau – 3 (classés)
1909 Quimper (29) – Fêtes de Quimper – 7 (classés)
1909 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs – ? (classés)
1909 Locminé (56) – Fêtes de Locminé – 8 (classés)
1909 Douarnenez (29) – Fête des Mouettes – 6 (participants) – 6 (classés)
1910 Dinard (35)– Fête Bretonne – 3 (classés)
1910 Douarnenez (29) – Fête des Mouettes – 3 (classés)
1910 Moëlan-sur-Mer (29) – Fêtes de Merrien – 3 (classés)
1911 Pont-Aven (29) – Pardon des Ajoncs d’Or – ? (classés)
1912 Redon (35) – URB* – 18 (participants) – 8 (classés)
1913 Brest (29) – Exposition de Brest – 6 (classés)
1913 Pont-Aven (29) – Pardon des Ajoncs d’Or – 5 (classés)
1913 Hennebont (56) – FRB** – 6 (classés)
1913 Quimperlé (29) –  12 (participants) – 5 (classés)
1913 Vannes (56) – URB* – 4 (participants) – 3 (classés)
1913 Loudéac (22) – Fêtes de Loudéac – 3 (classés)
1919 Languidic (56) – Fêtes de la Victoire
1919 Lorient (56) – Fêtes de Lorient – 2 (classés)
1920 Brest (29) – Fêtes de Brest – ? (classé)
1921 Penmarc’h (29) – Fête des Cormorans – 4 (classés)
1921 Huelgoat (29) – Fêtes Bretonnes – 4 (classés)
1922 Bieuzy-les-Eaux (56) – Fêtes Bieuzy-les-Eaux – 3 (classés)
1922 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs – 2 (classés)
1922 Pontivy (56) – URB* – 3 (classés)
1922 Penmarc’h (29) – Fête des Cormorans – ? (classés)
1922 Carnac (56) – Pardon des Menhirs – 4 (classés)
1923 Penmarc’h (29) – Fête des Cormorans – 3 (classés)
1923 Plouay (56) – Fêtes de Plouay – 6 (classés)
1923 Lorient (56) – Comice Agricole – 3 (classés)
1923 Carnac (56) – Pardon des Menhirs – ? (classés)
1923 Quiberon (56) – Comice Agricole – 3 (classés)
1923 Loudéac (22) – FRB** – ? (classés)
1923 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs – ? (classés)
1924 Lorient (56) – Fêtes Historiques – 5 (classés)
1924 Pont-L’Abbé (29) – ? (organisation) – ? (classés)
1924 Carnac (56) – Pardon des Menhirs – 4 (classés)
1924 Pont-Aven (29) – Pardon des Fleurs d’Ajoncs – ? (classés)
1925 Carnac (56) – Pardon des Menhirs – ? (classés)
1925 Plouay (56) – Fête Patronale – ?
1925 Moncontour (22) – Fêtes de Moncontour – 2 (classés)
1926 Trinité-sur-Mer (56) – Régates – 3 (classés)
1926 Guénin (56) – Comice Agricole – ? (classés)
1929 Lignol (56) – ? (organisation) – ? (classés)
1929 Bieuzy-les-Eaux (56) – Fête de Bieuzy-les-Eaux – 3 (classés)
1931 Le Faouët (56) – URB* – 5 (classés)
1931 Trinité-sur-Mer (56) – Régates – 3 (classés)
1932 Guénin (56) – Comice Agricole – 4 (classés)
1932 Vannes (56) – Fêtes du centenaire – 8 (classés)
1932 Languidic (56) – Comice Agricole – 4 (classés)
1933 Trinité-sur-Mer (56) – Régates – 3 (classés)
1934 Trinité-sur-Mer (56) – Régates – 2 (classés)
1936 Trinité-sur-Mer (56) – Régates – 2 (classés)
1937 Plozévet (29) – Plozevet – 10 (classés)
1937 Carnac (56) – Pardon des menhirs
1937 Plougastel-Daoulas – 27e Congrès Bleun-Brug – 1 (classés)
1939 Melrand (56) – Fêtes de Melrand – 4 (classés)
1939 Quimper (29) – 28e Congrès Bleun-Brug (concours annulé)

1949 Quimper (29) – Fêtes de Cornouaille
1957 Gourin (56) – Bodadeg ar Sonerion
1958 Quimper (29) – Fêtes de Cornouaille
1959 Guingamp (22) – Fêtes de la Saint-Loup

URB* : Union Régionaliste Bretonne
FRB** : Fédération Régionaliste de Bretagne

Biblio :
DEFRANCE Yves, « Les concours de biniou sous la IIIe République ou la naissance du spectacle folklorique », Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 1987, t.116, p. 191-209.
Ouvrage collectif, Musique traditionnelles de Bretagne – Concours, joutes et rencontres, Musique et danses en Bretagne, 2006.
RIVALLAIN, Yann, « Le championnat de Bretagne des sonneurs« , ArMen n° 141, 07/2004, pp. 10-17.

BB

Veuze ou pas veuze ?

Je soumets à votre réflexion une photographie au format : 6,4 x 10,5 cm – format carte de visite (CDV).
Je daterais cette vue des années 1870-1885, d’un jeune homme, avec une cornemuse dont la poche est imposante, il semble véritablement jouer.
Le costume fait penser à l’Espagne ?

Veuze-1DosVeuze-2

 

Le studio Delmaet & Durandelle est connu pour avoir réalisé de nombreuses vues de l’Opéra. Il me semble que nous avons affaire ici, à un jeune acteur, costumé pour un spectacle.

L’avis de Jean-Luc Matte spécialiste des cornemuses :
« Superbe photo !
Mais pour moi la cornemuse ressemble bien davantage à une veuze qu’à une gaïta : moulures en bas du chalumeau, surtout forme du bourdon et de la poche. »
http://jeanluc.matte.free.fr/

Thierry Bertrand, facteur de veuze bien connu, me précise :
« Il me semble, qu’il s’agit bien d’une veuze, à première vue, je pense à un modèle « Bichon  » fabricant à St Nazaire que je connais très bien. »
Le Mollin – 85710 La Garnache FRANCE

L’avis de Xosé Luis Foxo, spécialiste de la Gaïta galicienne :
« Hello,
Re to the photo of the bagpiper you send to me, I see it very extrange; it ist not according to the galician tradition, specially the gaita is not in the galician style. The costume is not a galician one, but in any case very similar to the galician one.
Best wishes « 

Commentaire de Laurent Bigot, enseignant et sonneur de biniou :
« Que ce soit une veuze, ça me paraît certain (moulurages). Par contre, le costume, avec sa fraise, me paraît très « néo-médiéval » (on est à l’époque de Viollet-Leduc). Tu as raison de souligner que le photographe travaille pour l’opéra, car je pense qu’on est face à un acteur de production « médiévale ».
Dernière remarque: la poche est gonflée (ou pleine), c’est certain; par contre, le figurant probable n’a pas une position de joueur : interversion des bras, poche très basse… »

Votre avis ?
D’autres photographies de sonneurs de veuze, voir : Le voyage en Bretagne de Fortuné du Boisgobey

Bleun-Brug 1937-38-39

Plougastel-Daoulas, 1937

Ce concours est organisé dans le cadre du 27e congrès du Bleun-Brug (Fleur de bruyère) à Plougastel-Daoulas. Le Bleun-Brug est une association catholique créé en 1905 par l’abbé Perrot, ayant pour devise : Ar Brezhoneg hag ar Feiz a zo breur ha c’hoar e Breiz « Breton et Foi sont frère et sœur en Bretagne ». L’association s’exprime à travers une fête annuelle avec du théâtre, des concours de chant soliste et choral essentiellement en langue bretonne, mais aussi avec des expositions et des conférences.

C’est le premier concours de sonneurs organisé dans le cadre d’un Bleun-Brug. Le congrès précédent de 1936 avait accueilli une conférence de Dorig Le Voyer, sur les instruments de Musique Celtique. Il peut paraitre paradoxale de voir un concours de biniou organisé par un abbé, quand on connait les rapports conflictuels entre le clergé et les sonneurs.

Mais les jeunes sonneurs : Dorig et Yann Goulet veulent rénover la musique traditionnelle bretonne en abandonnant le biniou. Ils inventent un nouvel instrument breton, le biniou nevez en adaptant un instrument celtique le bagpipe écossais à la musique bretonne. Ils expurgent les airs qu’ils considèrent comme « français » et suppriment du répertoire les danses en couple (kof ha kof). C’est cette « nouvelle musique nationale bretonne » que l’abbé Perrot et le Bleun-Brug accepte d’intégrer à son programme.

L’Ouest-Éclair, 25/04/1937

Le concours :
Un règlement étonnant pour un concours de musique traditionnel, qui comporte un air imposé écrit par un compositeur classique, Georges Arnoux (1891-1971) et qui interdit les airs du répertoire à la mode du moment.

Avec un tel règlement pas étonnant de ne voir se présenter qu’un couple, les organisateurs : Dorig Le Voyer & Yann Goulet.

Dorig Le Voyer, né Dorrick Levoyer (1914 Paris – 1987 Auray) est encore un jeune sonneur parisien, formé par Hervé Le Menn (1899-1973) avec qui il a créé en 1932 la K. A. V. (Kenvreuriez ar Viniaouerien) première association de sonneurs bretons. Dorig prend rapidement ses distances avec la K. A. V. dès 1936 suite à sa rencontre avec Yann Goulet. Il se présente en 1933 au concours organisé à la Trinité-sur-Mer, sans doute seul à la cornemuse. En 1937, Dorig commence à commercialiser les instruments qu’il réalise : bombardes et cornemuses, tout en poursuivant ses études aux Beaux-Arts, à noter qu’il a aussi étudié le violon.

Yann Goulet, de son vrai nom Jean Gustave René (1914 Saint-Nazaire – 1999 Bray), semble lui aussi avoir été formé par Hervé Le Menn dans la région parisienne. Il est sculpteur et peintre après une formation aux Beau-Art à Paris, il est comme son compère membre des Seiz-Breur.

Le duo sonne régulièrement ensemble de 1936 à 1940, ils fondent en 1936 à Paris le Cercle Celtique Nevezadur (Renaissance).

L’Ouest-Éclair, 22 août 1937

Lannion, 1938

En septembre le 28e congrès est cette fois organisé à Lannion

Robert Faucon (cornemuse) et Dorig Le Voyer (bombarde) à Huelgoat le 15 août 1939. Ar Soner, n° 295, 01/1987

Dorig Le Voyer présenté comme : luthier et membre de Nevezadur donne une conférence sur « la restauration de la musique instrumentale bretonne« . Pas de trace de concours lors de ce congrès notons seulement la présence selon la Dépêche de Brest des « biniouistes et bombardiers » Dorig Le Voyer et Robert Faucon*, ainsi que des frères Louët jeunes sonneurs de Rosporden.

Robert Faucon, originaire de la région d’Huelgoat, membre du cercle parisien Nevezadur, son père tient un restaurant près de la Madeleine à Paris. Il effectue un stage dans uns un restaurant en Écosse où il se serait perfectionné sa technique sur la cornemuse. Polig Monjarret, créateur de la B. A. S. dit de lui qu’il serait le premier à pratiquer le « piping ».

Quimper, 1939

Sous l’impulsion de Dorig Le Voyer, un concours de biniou est a nouveau mis au programme en 1939. Le règlement qui reprend celui de 1937, est publié dans la presse.

La Dépêche de Brest, 10 août 1939.

Ce congrès sera annulé quelques jours avant, en raison des évènements internationaux.

Dorig Le Voyer & Yann Goulet en 1937

Binious du 73e Régiment d’Infanterie Territoriale

A propos du n° 3774 de L’Illustration du 3 juillet 1915

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La bombarde et le biniou bretons sur le front

On doit cette illustration au peintre-illustrateur Georges Scott, peintre des armées, qui visite le 73e RIT le 13 juin 1915. Car ce n’est pas comme on pourrait le croire au premier abord, véritablement une photographie. Cette vue sera republiée à de nombreuses reprises, symbolisant à elle seule la présence de la Bretagne dans la Grande Guerre.

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L’Illustration du 3 juillet 1915
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On remarque la présence de binious dans les rangs de ce régiment dès le début de l’année 1915. Le 73e RIT est composé de militaires originaires de la partie bretonnante des Côtes d’Armor. Les Territoriaux sont des militaires âgés entre 34 et 49 ans, plus âgés que les régiments de premières lignes.

Le 29 juin 1915, le lieutenant Aymar du Quengo de Tonquédec (1867-1943), qui intègre le régiment en avril 1915, officialise la création d’une fanfare qui comprend binious, bombardes, tambours et clairons.

Tonquedec
Lieutenant de Tonquédec, La Résistance 2 juin 1900.

Le Journal de route du régiment indique à la date du 14 juillet 1915 :
« Le 14 juillet, pour la fête nationale les hommes reçoivent des rations supplémentaires. le lieutenant-colonel passe en revue le matin une section par Cie pour la remise des premières croix de guerre, le défilé s’exécute au son des binious et des bombardes. les punitions de prison sont suspendues.« 

Son successeur le lieutenant Colombani de Niolo et surtout son adjoint le capitaine Léopold Moreau de Bellaing (1875-1942) vont maintenir la fanfare de binious. Il faut préciser que Moreau de Bellaing est d’origine guingampaise, il arrive au régiment en février 1916 et le quitte en juin 1917.

Les sonneurs bretons du 73e RIT. Source : MuCEM – 1952.110

De Bellaing fournit un précieux témoignage sur les binious du 73e RIT, à travers un livre de souvenirs qu’il publie en 1930.

Sans titre

Léopold De Bellaing, Repos.. Souvenirs gais de la guerre et du temps de paix, Rennes, 1930, 80 p.

La fanfare avec ses binious est toujours en activité en avril 1917, on trouve noté à cette date sur le Journal de Route du Régiment :  » Dans l’après midi le Général Joppé vient rendre une visite d’adieu au Régiment. La musique et la CHR lui rendent les honneurs. Le drapeau s’incline à son passage et par une attention délicate du Lt Colonel, avant son départ, la musique et les binious jouent un air breton.« 

Le 18 septembre 1921, à Huelgoat est organisée un fête par la Fédération des Syndicats d’Initiative de Bretagne, à cette occasion les instruments du 73e RIT sont « rassemblée en panoplie derrière la table d’honneur« , en présence du Maréchal Foch. La presse locale relate l’évènement et les discours notamment celui de Mr Bahon-Rault qui se termine ainsi :
« … ce n’est pas sans une émotion profonde que j’écoutais ce matin les accents entrainants des binious, en cette manifestation de paix, en songeant au courage stoïque des héros de l’Yser allant au feu, à la mort, à la gloire, aux accents des binious de « chez nous » que vous voyez ici. … Salut, Messieurs, aux binious de l’Yser, salut à la race bretonne ! » (Semaine religieuse du diocèse de Vannes, 1 octobre 1921)

Quelques années plus tard De Bellaing donnera quelques explications sur les binious du 73e RIT dans la revue An Oaled, du 4e trimestre 1931. Il précise que les instruments appartiennent aux officiers du 73e RIT, qu’ils portent une plaque de métal avec le nom du donateur, mais surtout il explique comment ces instruments sont rentrés en sa possession : « En ce qui concerne la Musique, tous les instruments, propriété personnelle des exécutants, puisque les régiments territoriaux, aux termes des règlements n’avaient pas droit à une musique fournie par l’État, tous des instruments donc furent pris par les Allemands au moment de l’affaire du Chemin des Dames, sauf toutefois la grosse caisse sans doute jugée trop encombrante et les binious probablement parce qu’ils ne savaient pas les utiliser. »

En 1919, la guerre terminée, le 73e RIT est dissous. Léopold De Bellaing hérite des précieux binious, qu’il conserve avec l »espoir de voir un jour la création à Guingamp d’un musée où les instruments seraient exposés en la mémoire du 73e RIT.

AB
source : Mucem

Deux médailles accrochées aux binious dont parle De Bellaing, indiquant le nom des donateurs.
« Don de M le lieutenant de la Motte Rouge » et « Don de M le lieutenant-colonel de Quengo de Tonquédec« 

Ces instruments ne font pas partie de la souscription « Le biniou aux armées » émise au début de l’année 1915 par Mathurin Oliviero (1866-1943) pharmacien chimiste originaire de Pontivy, dans la presse du Sud-Finistère et Morbihannaise. A la fin du mois de juin 1915, se sont près de 800 francs qui sont ainsi récoltés afin de commander pour 732 francs d’instruments chez le « maître tourneur Jacob de Keryado Lorient » (Union Agricole, 27 juin 1915)

Sous
Pour la patrie, par la tradition

En 1952, Yves De Bellaing donne l’ensemble des instruments (une clarinette, deux binious et sept bombardes) avec plusieurs photos et partitions au musée des Arts et Traditions Populaires de Paris. Un couple biniou et bombarde est alors exposé dans les vitrines du musée. A la fermeture des ATP, en 2005, l’ensemble est transféré au MuCEM à Marseille et… est remis en caisse !

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Cantine (caisse en bois) où étaient rangées les instruments                   Source : MuCEM

Les instruments du 73e territorial de Guingamp

Il est seulement possible actuellement de voir les instruments sur le site Cornemuses d’Europe et de Méditerranée et la base de donnée du MuCEM. (J’ai extrait les photos de ces deux sites)
Attention, i
l semble bien que les anches figurants sur trois des sept bombardes ne soient pas d’époque.

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Instruments-2

Les sept bombardes sont de factures différentes, en buis ou en ébènes, avec ou sans incrustation en étain, avec des bagues en os, il semble que les clés ont disparues sur au moins trois d’entre elles.
Les deux binious sont de belles factures, mais assez différents comme les bombardes.
Il ne parait pas anormal de trouver une clarinette (7 clés cuivre, Si b en buis ) dans ce lot d’instruments. La treujenn-gaol (clarinette en breton), était à cette époque l’instrument le plus utilisé par les sonneurs dans la partie bretonnante des Côtes-d’Armor zone de recrutement du 73e RIT.

Les sonneurs du 73e territorial

La clique de binious du 73e RIT de Guingamp. Collection famille Calloud. (source)

Je n’ai réussi à identifier qu’un des membre de cette clique de binious du 73e RIT de Guingamp.
Jean-Marie Le Goff de Saint-Peran en Glomel qui sonne régulièrement dans l’après guerre avec le Grand Léon de Carhaix.  Comme le prouve ces quelques dates relevées dans la presse locale : Guerlesquin en 1919 (fête en l’honneur de Prospert Proux) ; Huelgoat en 1929 (Gorsedd) ; Carhaix en 1931 (fête des Gras) et Plestin-les-Grèves en 1931 (Gorsedd).
Né à Paule en 1872, il fait la campagne de Madagascar en 1895. Son carnet militaire indique qu’il arrive au 73e RIT de Guingamp le 8 novembre 1915, il y reste jusqu’au 27 décembre 1915. Il ne peut donc pas être le sonneur en photo sur la couverture du magazine L’Illustration de juillet 1915. Je n’ai que peu d’information de ce sonneur, surnommé « Gov ar C’hoat« , il est décédé en 1959 à Glomel. Il était cultivateur, Gildas Jaffrenou et Polig Monjarret le donne aussi comme tourneur sur bois, qui aurait réalisé des binious et bombardes, Jean-Michel Guilcher dans sa thèse sur la danse bretonne, du début des années 1950 le donne comme un de ses informateurs pour le terroir fisel.

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Guillaume Léon (bombarde) Gildas Jaffrenou (cornemuse) Le Goff (biniou) photo prise dans les années 1930, renseignement Gildas Jaffrenou

Il serait intéressant de retrouver les noms des sonneurs de cette clique des binious du 73e RIT, ou au moins identifier les sonneurs de la couverture de L’Illustration.

Pour en savoir plus :

z0146

Soudagne, Jean-Pascal, Les Bretons dans la guerre de 14-18, Ouest-France, 2006

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Michaël Bourlet, Yann Lagadec, Erwan Le Gall (dir.), Petite patrie dans la grande guerre, PUR, 2013

Breton-12-2013

Plozevet 1937

Les Binious de Plozévet
Statue en bronze « Les Sonneurs » de René Quillivic (1879-1969) , réalisée en 1908 et érigée en 1937 à Plozévet. Les sonneurs qui servirent de modèle en 1905 ne sont toujours pas identifiés avec certitude.

Le concours de sonneurs organisé en août 1937 à l’occasion de l’inauguration du monument de René Quillivic, est le dernier grand rassemblement de sonneurs de l’ancienne génération. Il est aussi le premier a voir la participation d’un nouvel instrument promis a un bel avenir la cornemuse écossaise.
Le monument est érigé devant la mairie de l’époque, route d’Audierne. L’inauguration se fait en grande pompe, en présence du ministre de l’Éducation national Jean Zay. La matinée débute par des remises de décorations suivi de réceptions avec préfets, sénateurs et députés agrémentés de discours. La presse locale commente : « Mr Jean Zay a associé le gouvernement à cette fête si chargé de sens, de couleurs et d’accent. Il voit dans le monument des Binious, une identification de la vie populaire à l’art« . Le discourt du ministre sera même radio-diffusé. Un banquet suivra, voir le menu ci-dessous.
L’après-midi le concours de sonneurs est organisé avec un concours de danses. Paradoxalement, de cette journée ou pourtant les sonneurs devaient être à l’honneur, peu d’élément sur ce concours, sur son déroulement pas ou très peu de photos.

René Quillivic et Albert Le Bail député-maire de Plozévet, devant le monument, lors de son installation en 1937 (Source : Tal ar Sonerien – Plozevet, n° 41, 2017, p. 19.

La Dépêche de Brest, 26 août 1937

Les Membre du Jury : Mme Jean Zay et Larquet ; Mr Chapelier, président de la Société des Auteurs et Compositeurs de Musique ; André Dezarois conservateur des Musées Nationaux ; Taldir Jaffrenou, Président des Bardes bretons ; René Quillivic, ovate, sculpteur-statutaire ; Yves Le Bec, barde, adjoint au maire de Poullaouën.

Les concurrents devant le monument, on aperçoit Gildas Jaffrennou debout avec son bagpipe écossais – La Dépêche de Brest, 25 août 1937

Groupe A – Cornouaille Bigoudène (Bombarde et biniou) :

1er prix, un maout de 225 fr. de valeur marchande : Kerloc’h (biniou) & Bourdon (bombarde) de Plozevet
Kerloc’h Jean (1875 Plouhinec – 1960 Plozevet), aveugle du bourg de Plozevet
Bourdon Thomas Louis (1869 Plozevet – 19??), cultivateur au Pouldu à Plozevet

2e prix de 200 fr. : Louis Gueguen (bombarde) & Le Goff (biniou) de Plozevet
Gueguen Louis (1892 Plozevet – 1962 Plozevet), dit Jean-Pouf, cabaretier au Gored en Plozevet.
S’agit’il de Le Goff Christophe (1905 Plozévet – 1954 Plozévet), marin de commerce, surnommé Toffic ?

3e prix de 100 fr. : Boissel père & fils de Treogat
Le père Boissel Yves (1866-1950) tailleur à Keyere en Treogat.
Le fils Boissel Yves (1892 Treogat – 1975 Plomeur) tailleur et cultivateur à Lespoul en Treogat.

4e prix de 50 fr. : Douérin (bombarde) & Bolzer (biniou) de Plozevet
Douérin lire Douirin Jean (1892 Plozevet – 1974 Plozevet) boulanger puis tourneur sur bois au bourg de Plozevet.
Bolzer Jean-Louis (1864 Plozevet – 1958 Plozevet), tailleur à la Trinité en Plozevet.

5e prix de 50 fr. : Hénaff frères de Pouldreuzic
Famille de sonneurs de Pouldreuzic le père Jean Hénaff (1854-1938) a formé ses quatre fils, lesquels ont participé à ce concours ?

La Dépêche de Brest, 24 août 1937

Groupe B – Cornouaille Intérieure (Bombarde & biniou)

Hors concours : un voyage à l’Exposition de Paris offert par MM les Ministres de l’Éducation Nationale et du Comerce : Salaun père et Gestin de Bannalec, salaire en sus.
Salaun Auguste Isidore (1897 Bannalec – 1976 Quimperlé) famille de sonneurs sur plusieurs générations de Bannalec. Bombarde
Gestin Augustin (1866 Guiscriff – 1938 Scaër) cultivateur et joueur de biniou au Pont-Meur en Scaër, surnommé le père Gestin.

1er prix 200 fr. : Gueguen (bombarde) & Bodivit (biniou) de Fouesnant
Guéguen Alain (1904 Gouesnac’h – 1986 Pleuven), surnommé Lanig, cultivateur puis carrier à Pleuven, bombarde.
Bodivit François (1887 Clohars-Fouesnant – 1963 Clohars-Fouesnant), ménétrier à l’état-civil à Fouesnant, surnommé Soner bihan.

2e prix de 100 fr. : Sciallour frères, de Saint-Yvi
Les Sciallour de Saint-Yvi, famille de 4 frères sonneurs : Auguste (1871-1958), Jean-Marie (1875-1958), Laurent (1874-1949) et Yves (1878-19??), je n’ai pas trouvé qui a participé à ce concours.

3e prix de 100 fr. : Salaun fils ainé (bombarde) & X… (biniou) de Bannalec
Salaun Pierre (1920 Bannalec – 1994 Bannalec), fils ainé d’Auguste, vainqueur de ce concours

4e prix de 50 fr. : Salaun fils cadet & X… (biniou) de Bannalec
Salaun Auguste (1923 Bannalec – 19??) fils cadet d’Auguste, vainqueur de ce concours.

Groupe C – Bretagne Nouvelle (Bombarde bretonne et biniou écossais)

Prix unique, 100 fr. : Gildas Jaffrennou (biniou écossais) & Charles Corbel (bombarde)
Gildas ou Gweltaz Jaffrennou (1908 Carhaix – 2000 Vannes) est le fils de Taldir surnommé chef des bardes bretons, sans être le premier sonneur de cornemuse écossaise en Bretagne, il est le sonneur qui va être au début d’une nouvelle tradition.
Charles Corbel, sonneur non identifié précisément. Il s’agit d’un sonneur de bombarde, originaire de Châtelaudren (22) qui débute à l’âge de 15 ans en 1937 dans les fêtes bretonnes, il est surnommé Charlik.
Il pourrait s’agir de Charles Corbel (1922 Châtelaudren – 1995 République Démocratique du Congo) ?

Fesst ar « Binious », Hôtel des Bruyères, le menu
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René Quillivic, « les binious ou les sonneurs » gravure sur bois – 1916