Bleun-Brug 1937-38-39

Plougastel-Daoulas, 1937

Ce concours est organisé dans le cadre du 27e congrès du Bleun-Brug (Fleur de bruyère) à Plougastel-Daoulas. Le Bleun-Brug est une association catholique créé en 1905 par l’abbé Perrot, ayant pour devise : Ar Brezhoneg hag ar Feiz a zo breur ha c’hoar e Breiz « Breton et Foi sont frère et sœur en Bretagne ». L’association s’exprime à travers une fête annuelle avec du théâtre, des concours de chant soliste et choral essentiellement en langue bretonne, mais aussi avec des expositions et des conférences.

C’est le premier concours de sonneurs organisé dans le cadre d’un Bleun-Brug. Le congrès précédent de 1936 avait accueilli une conférence de Dorig Le Voyer, sur les instruments de Musique Celtique. Il peut paraitre paradoxale de voir un concours de biniou organisé par un abbé, quand on connait les rapports conflictuels entre le clergé et les sonneurs.

Mais les jeunes sonneurs : Dorig et Yann Goulet veulent rénover la musique traditionnelle bretonne en abandonnant le biniou. Ils inventent un nouvel instrument breton, le biniou nevez en adaptant un instrument celtique le bagpipe écossais à la musique bretonne. Ils expurgent les airs qu’ils considèrent comme « français » et suppriment du répertoire les danses en couple (kof ha kof). C’est cette « nouvelle musique nationale bretonne » que l’abbé Perrot et le Bleun-Brug accepte d’intégrer à son programme.

L’Ouest-Éclair, 25/04/1937

Le concours :
Un règlement étonnant pour un concours de musique traditionnel, qui comporte un air imposé écrit par un compositeur classique, Georges Arnoux (1891-1971) et qui interdit les airs du répertoire à la mode du moment.

Avec un tel règlement pas étonnant de ne voir se présenter qu’un couple, les organisateurs : Dorig Le Voyer & Yann Goulet.

Dorig Le Voyer, né Dorrick Levoyer (1914 Paris – 1987 Auray) est encore un jeune sonneur parisien, formé par Hervé Le Menn (1899-1973) avec qui il a créé en 1932 la K. A. V. (Kenvreuriez ar Viniaouerien) première association de sonneurs bretons. Dorig prend rapidement ses distances avec la K. A. V. dès 1936 suite à sa rencontre avec Yann Goulet. Il se présente en 1933 au concours organisé à la Trinité-sur-Mer, sans doute seul à la cornemuse. En 1937, Dorig commence à commercialiser les instruments qu’il réalise : bombardes et cornemuses, tout en poursuivant ses études aux Beaux-Arts, à noter qu’il a aussi étudié le violon.

Yann Goulet, de son vrai nom Jean Gustave René (1914 Saint-Nazaire – 1999 Bray), semble lui aussi avoir été formé par Hervé Le Menn dans la région parisienne. Il est sculpteur et peintre après une formation aux Beau-Art à Paris, il est comme son compère membre des Seiz-Breur.

Le duo sonne régulièrement ensemble de 1936 à 1940, ils fondent en 1936 à Paris le Cercle Celtique Nevezadur (Renaissance).

L’Ouest-Éclair, 22 août 1937

1937, Plougastel Yann Goulet et sa cornemuse

Lannion, 1938

En septembre le 28e congrès est cette fois organisé à Lannion

Robert Faucon (cornemuse) et Dorig Le Voyer (bombarde) à Huelgoat le 15 août 1939. Ar Soner, n° 295, 01/1987

Dorig Le Voyer présenté comme : luthier et membre de Nevezadur donne une conférence sur « la restauration de la musique instrumentale bretonne« . Pas de trace de concours lors de ce congrès notons seulement la présence selon la Dépêche de Brest des « biniouistes et bombardiers » Dorig Le Voyer et Robert Faucon*, ainsi que des frères Louët jeunes sonneurs de Rosporden.

Robert Faucon, originaire de la région d’Huelgoat, membre du cercle parisien Nevezadur, son père tient un restaurant près de la Madeleine à Paris. Il effectue un stage dans uns un restaurant en Écosse où il se serait perfectionné sa technique sur la cornemuse. Polig Monjarret, créateur de la B. A. S. dit de lui qu’il serait le premier à pratiquer le « piping ».

Quimper, 1939

Sous l’impulsion de Dorig Le Voyer, un concours de biniou est a nouveau mis au programme en 1939. Le règlement qui reprend celui de 1937, est publié dans la presse.

La Dépêche de Brest, 10 août 1939.

Ce congrès sera annulé quelques jours avant, en raison des évènements internationaux.

Dorig Le Voyer & Yann Goulet en 1937

Huelgoat, 1921

Les fêtes bretonnes d’Huelgoat de 1921

Les Syndicats d’Initiative de Bretagne et le Collège des Bardes bretons organisent en septembre 1921 une grande fête à Huelgoat. La presse annonce la présence de personnalités comme le maréchal Foch et Yves Le Troquer. Ministre des Travaux Publics. C’est en cette occasion que Louis Le Bourhis, de Quimper, eut l’idée d’organiser la Fête des Reines de Cornouaille qui deviendra le Festival de Cornouaille.. Plusieurs concours sont organisés : chants, danses, costume et biniou ; auquel il faut ajouter des expositions d’arts et des tournois de lutte bretonne ainsi que des jeux bretons.
L’Illustration, 4 septembre 1921
Le défilé des sonneurs

Grand défilé de tous les concurrents avec les lauréats en tête de chaque catégorie. Tous les binious, pendant le défilé, joueront le Sao Breiz Izel. (La dépêche de Brest, 19 aout 1921)

Le concours de biniou est richement doté, six cents francs de prix sont prévus, distribués pour quatre couples : 200, 150, 100 et 50 fr. et un prix spécial de 100 fr réservé « aux binious neufs » (L’Éclaireur du Finistère, 17 septembre 1921) Que signifie : « binious neufs » ? Est-ce une cornemuse écossaise ? Hormis Jean Guillerm (1857-1922) de Belle-Isle-en-Terre qui est le premier sonneur connu à avoir utilisé cet instrument, il faut attendre ensuite 1930 pour trouver les premiers sonneurs de cornemuse écossaise en Bretagne avec Gildas Jaffrennou (fils de Taldir).

En réalité je pense qu’il d’une coquille typographique et qu’il faut lire « binious seuls », organisé soit pour des sonneurs n’ayant pas de compère ou par volonté de récompenser un soliste au biniou.

Il s’agit là du premier grand concours de l’après-guerre. Je n’ai pas retrouvé d’indication sur le nombre de concurrents, mais aux vues des quelques photo disponibles, une quinzaine de couples au maximum se sont présentés.

Excelsior, 20 septembre 1921

Le jury est composé du docteur Le Coquil de Châteauneuf-du-Faou, d’Alfred Lajat de Morlaix et de Maurice Duhamel de Penvenan.
Duhamel de son vrai nom Maurice Bourgeaux, (1884-1940), fils d’un marchand de charbon de Rennes, était un musicien, journaliste et un homme politique breton. Excellent musicien, il est aujourd’hui reconnu pour avoir publié Musique Bretonne en 1913, important ouvrage de collectage.
Alfred Lajat (1872-1958), ami de Taldir (Jaffrennou), imprimeur, membre du Gorsedd

« le concours de danses bretonnes chantées où triompha la gracieuse, chaste et mutine « dérobée » ; le concours de binious et de bombardes où triomphèrent le fameux Léon, de Carhaix ; Michel, le vieux Michel qui depuis 47 ans fait danser les gars et les filles du pays ; et l’Aveugle Le Garrec ; puis ce fut le tour des jeux et sports bretons, la lutte dans la prairie de la roche branlante. » (Le Petit Journal, 2 octobre 1921)

Selon La Dépêche de Brest du 21 et 22 septembre 1921 : « Concours de binious : Il fut très disputé surtout entre deux bombardiers, tous deux de premier ordre, entre le jeu desquels le jury dut avoir quelque peine à se prononcer. Le classement a été initialement établit comme suit : »
1er prix, 200 fr. : François Léon et Loc Menguy de Carhaix.
François Léon (1871 Carhaix – 1941 Carhaix), bombarde, coiffeur à Carhaix, surnommé : Léon Bihan.
Menguy Yves (1865-193?) de Plévin, biniou et taupier, surnommé Loc.

Suite à une erreur sur les prénoms des frères Léon le classement sera corrigé dans l’édition du lendemain : « Carhaix – Erratum : On nous écrit : Dans notre numéro en date du 21 septembre, au sujet du concours de binious, nous avons annoncé que le premier prix avait été attribué à M. François Léon de Carhaix. C’est une erreur, c’est Guillaume Léon, dit le Grand Léon, qu’il faut lire. »

Classement corriger :
1er prix, 200 fr. : Guillaume Léon et Loc Menguy de Carhaix.
Guillaume Léon (1870 Carhaix – 1950 Plouguer), bombarde, coiffeur à Carhaix, surnommé : Léon Braz.

2e prix, exæquo, 75 fr. : Bidan frères de Langonnet.
Il ne s’agit pas de frères mais de :
Bidan Michel (1861 Langonnet – 1923), bombarde, charron à Langonnet et de son beau-frère : Le Gall Jean-Nicolas (1878-1960) de Langonnet, au biniou, charron lui aussi.

2e prix, exæquo, 75 fr. : Coroller et Gestin de Bannalec.
Coroller Yves (1881-1948) aveugle de Bannalec, joueur de hautbois à l’état civil, surnommé Youenn Dall.
Gestin Augustin (1866 Guiscriff – 1938 Scaër) au biniou, cultivateur et joueur de biniou à l’état-civil, surnommé : le père Gestin.

Prix du biniou neuf, 100 fr. [biniou seul] : Guéguen de Plozevet.
Guéguen : grande famille de sonneurs à Plozevet, il doit s’agir de Louis Guéguen (1892-1962) du Gored à Plozevet, surnommé Jean Pouf ?

Primes d’encouragement (apprentis binious), 10 fr. : Pierre Gerbet, 12 ans du Faouet.
Pierre Gerbet (1909-19??) fils de Nicolas Gerbet (1879 Le Saint – 1945 Le Faouet) qui a participé au concours de chant ou il est classé 10e.

On retrouve deux sonneurs classés aux concours de chant :
4e prix, 7 fr. 50 : François Léon, dit « Bi-Bian » de Carhaix.
10e prix, : Nicolas Gerbet

Le Rire 1921

Garin Louis 1888-1958

Louis Garin (1888 Rennes – 1959 Val-d’Izé) peintre et illustrateur, qui commence à exposer après la Grande Guerre. Il réalise en 1937 les décors du pavillon breton de l’Exposition Universelle de Paris. Il travaille aussi aux décors pour les faïenceries HB de Quimper Il peint également de nombreux décors de restaurants et d’hôtels comme l’hôtel Bellevue de Trébeurden d’où provient cette toile réalisée au début des années 1930. Ce tableau décrit assez précisément une ambiance de bistrot, rare vue d’un accordéoniste, gaucher, accompagnant un chanteur. La quasi totalité de ses réalisations sont sur des sujets bretons.

Bal à Trébeurden

Encore un accordéoniste marin et gaucher, sans doute le même que dans la scène du bistrot..

Bal à l’Ile aux Moines, Morbihan

Scène de bal dans une salle à l’ile aux Moines, réalisé en 1932, on aperçoit au fond un couple de sonneurs biniou et bombarde.

« Scène de bal, Ile-aux-Moines » 1932, dessin et aquarelle sur papier, signé, situé et daté en bas à droite, 20 x 19.5 cm

Sonneur de biniou, Extrait de Louis Garin, artiste de la Bretagne, ed. Terre de Brume 2001, p. 9.
Aquarelles
« Procession aux deux sonneurs » plume et lavis sbd 6.5×14 cm

Chanu Lucien (1900-1969)

Homme au biniou

Sans titre

Tableau signé Lucien Chanu (1900-1969) Huile sur panneau, années 30, 49 x 40,5 cm, SOURCE

Ancien élève de l’école des beaux-arts de Rennes, il repose au cimetière de Saint-Malo avec sa fille Guillemette Lelardaux-Chanu (1924-1996) qui était elle aussi artiste peintre.
Tableau figuratif assez classique, dans un style proche de Boiry autre peintre rennais. Artiste méconnu, je n’ai trouvé la trace que de quelques tableaux, sur des sujets bretons de lui.

« Pardon bigouden, les sonneurs » aquarelle en triptyque 22×49 cm

Paris 1889, exposition universelle

Concours de musiques pittoresques

1889
Paris accueille une Exposition Universelle pour fêter le centenaire de la Révolution française de 1789. La France invite 35 pays qui vont participé à cette foire gigantesque. Ce sera pour Gustave Eiffel, en ingénieur de génie, l’occasion de bâtir le plus haut monument jamais construit sur terre…
 
Avant 1889 quelques concours de musique régionale ont déjà été organisés :
1864, Aix-en-Provence (tambourinaire)
1878, Gap, concours de ménétrier (violon)
1881, Saint-Brieuc, concours de Binious
1886, Vic-sur-Cère (Cantal) le premier concours de cabretaires
1888 et 1889, Neris-les-Bains (Allier)
 
 L’idée étant d’auditionner des musiciens et de les récompenser comme il est fait pour le salon des arts plastiques. Le concours est annoncé dans toute la presse nationale et régionale avec un certain scepticisme « […] si vous aimez les instruments primitifs tels que la vielle, le galoubet, le biniou, la cornemuse, le tambourin de Provence, vous pouvez satisfaire ce doux penchant. » (1)
 
 
Monde-Illustré-13-07-1889
Le Monde Illustré 13 juillet 1889, dessin de M. Kauffeman
 
Les commentaires rédigés à la suite de ce concours auditions sont assez contradictoires ; certains semblent avoir apprécié les prestations :

« Une curieuse séance a eu lieu le 4 juillet dans la salle des fêtes du Trocadéro où se pressait un public nombreux attire par l’originalité du programme. Il s’agissait d’un concours international, et d’une audition de musiques pittoresques, réunissant les instruments les plus bizarres des provinces de France et des pays étrangers. C’est ainsi que tour à tour on a entendu le biniou, la bombarde, la cornemuse, la musette, la vielle, le hautbois, le galoubet et le tambourin. Des Bretons du Finistère ont fait applaudir les mélodies caractéristiques du pays d’Armor. Des Savoyards et des tambourinaires d’Arles ont fait aussi entendre leurs airs nationaux. Quant aux étrangers, ils n’ont pas eu moins de succès; les Russes, avec la balalaika et la cithare, les Laoutars roumains, avec la cobza et la flûte de Pan ou naiou, dont ils tirent des effets fort étranges; les Hongrois avec le cymbalum, les Espagnols et les Italiens, avec les mandolines et les guitares. Notre dessinateur a groupé fort heureusement les types principaux des artistes qui ont pris part à ce concert original. » (Le Monde Illustré, 13 juillet 1889)

« La vielle qui fait encore danser la bourrée aux paysans de l’Auvergne, la cornemuse du Bourbonnais, le biniou et la bombarde des Bretons, le galoubet des Provençaux, le tympanon des Tsiganes, etc., ont été écoutés avec faveur, des prix ont été distribués, et il faut espérer que ces encouragements empêcheront la disparition de ces instruments dont l’usage est lié à des mœurs locales.«  (Journal Officiel, 14 novembre 1889)

D’autres sont plus sceptiques :

« Les instruments rudimentaires qu’on nous a montrés là sont des instruments de paysans ; c’est au plein air et au grand soleil des fêtes villageoises que sont destinées les mélodies sommaires, les refrains monotones de ces braves gens. » (Le Figaro, 5 juillet 1889)

« Toutes les provinces de la France ont envoyé leurs plus bruyants représentants. La Bretagne a lutté de joli tapage avec l’Auvergne qui a tenu tête à la Savoie qui a été enfoncé par la Provence » (Auguste Petit dans Le Mot d’ordre, 8 juillet 1889)

Les commentateurs semblent d’accord sur un point : ce concours n’a été que d’un intérêt superficiel : « L’impression du pittoresque nait d’un ambiant qu’on ne saurait déplacer » (2)

Pourtant cette audition retient l’attention de deux commentateurs Julien Tiersot (1857-1936) qui était dans le jury et du journaliste Émile Goudeau (1849-1906).

Les observations de Julien Tiersot (3)

Julien_Tiersot_1911-1912
Julien Tiersot

Dans son commentaire Julien Tiersot, plus enthousiaste, montre sa compétence :
« Qu’auraient dit les vieux classiques d’il y a cinquante ans si on leur avait proposé de se réunir pour entendre, juger et primer de simples ménétriers, des paysans, des gens ne sachant pas la musique, et dont c’est même le mérite essentiel, la plus parfaite rusticité étant de rigueur pour la plus part d’entre eux ? » (p. 210)
« On a détaché de la Classe C  les joueurs de biniou et de bombarde bretons qui y étaient primitivement compris, et l’on a décerné une médaille hors classe à Pérou (Lambert) et Ichar, de Châteaulin (Finistère). Le biniou, instrument de même nature que la cornemuse, est d’une sonorité beaucoup plus puissante : son bourdon, qui donne une pédale de tonique continue, couvrirait presque les sons du corps principal ou hautbois, si cette partie n’était soutenue par la bombarde, instrument à anche très court et aux sons très perçants, qui le double à l’unisson. Leur manière de préluder est très curieuse : quand le musicien commence à gonfler l’outre qui sert de réservoir d’air, les corps sonores de l’instrument se mettent à résonner à vide, ce qui produit des sons dont la discordance est incontestable. Pour faire patienter l’auditeur, il pose alors les doigts sur le corps principal, et fait entendre une multitude de petites notes improvisées de l’effet le plus bizarre. Bientôt la bombarde vient s’y joindre avec une tonique sonore, et arpège rapidement les notes de l’accord parfait, puis on commence sur-le-champ, avec beaucoup de volubilité, la bombarde détachant chaque note, tandis que le biniou joue d’un style très lié, avec une infinité de petits ornements qui se fondent dans l’ensemble de la ligne mélodique. Quand le morceau est près de finir, les musiciens accélèrent beaucoup et, par un arpège rapide, arrivent à une note suraiguë sur laquelle ils s’arrêtent tout à coup. Cela est très curieux, plein de vivacité et d’entrain. Le public a fait une véritable ovation aux Bretons. » (p. 211)
Tiersot remarque la complémentarité des deux instrumentistes dans le jeu mais aussi dans le style (lié / détaché), dans la sonorité (puissance) nous avons là la première description musicale du jeu d’un couple breton.

Les observations de Émile Goudeau (4)

goudeau
Émile Goudeau

En introduction : « Musiques pittoresques signifie ici musiques naïves, originales, populaires, rustiques, musique de ceux qui ne savent pas la musique, musiques traditionnelles des vielleux et tambourinaires, joueurs de biniou et cornemuseux, musique de ménétriers qui font danser les villageois de nos provinces, musiques étrangères aussi, et quelque peu étranges, musiques sonnées, frappées ou soufflées, musiques sortant d’instruments bizarres, démodés, inconnus, primitifs comme la flûte de Pan, et souvent simples à la manière du mirliton. » (p. 25)

« la classe C comprend un second élément : le biniou et la bombarde. Saluez ! c’est la vieille mère celtique, la Bretagne aux longs cheveux qui se présente. Peron et Ichar, de Châteaulin (Finistère), ont remporté une médaille hors classe ; mais ce qui a dû leur être plus sensible, c’est la chaleureuse ovation du public après leur audition. Le biniou est une sorte de cornemuse, mais plus puissante et ornée d’un bourdon chargé de donner une pédale de tonique continue. Ce bourdon couvrirait le chant même du hautbois, si la bombarde ne venait doubler ce dernier par des sons d’une acuité extraordinaire. Tout en gonflant l’outre, le musicien prélude par des petites notes improvisées ; c’est une façon de dissimuler ce travail préalable, analogue aux grincements qui, dans les orchestres, indiquent que les musiciens s’accordent. Ensuite la bombarde s’en mêle par une suite d’accords parfaits en arpèges ; puis le duo commence, la bombarde pique les notes de son air, le biniou lie la mélodie et l’orne de notes amusantes. Le mouvement s’accélère, et les instruments endiablés semblent grimper en se poursuivant jusqu’au suraigu, où, crac, ils s’arrêtent net. Ce sont les bravos qui concluent.«  (pp. 27-28)
Cette description du jeu musical d’un couple de sonneurs est parfaite, d’autant plus qu’ Émile Gaudeau n’est pas musicien et ne semble pas connaître la Bretagne.
En guise de conclusion : « Bref, pluie de médailles et de diplômes, que personne ne songe à renvoyer au jury. Le mot de pittoresque, ajouté à leur titre principal, n’a pas transformé ces musiciens en peintres. Ils partent enchantés et retourneront sous le toit natal avec la juste fierté d’avoir, eux aussi, obtenu leur triomphe dans la triomphale Exposition. Quant aux Parisiens, si leur oreille n’a pas fait son éducation définitive, c’est à désespérer de l’acoustique. Entendre le gamelang javanais, la musique tunisienne, les castagnettes et tambours de basque espagnols, le redoutable orchestre annamite ; aller de la guzla au biniou, de la vielle au czymbalum; se soumettre à toutes les dissonances, tous les miaulements, cris et clameurs que peut offrir la nature agrémentée par l’art, est certainement le fait d’oreilles héroïques. Et telles sont les oreilles parisiennes, auxquelles on ne saurait reprocher véritablement de n’entendre qu’une cloche et de n’ouïr qu’un son.
Quand, cet hiver, on nous offrira du Wagner, il nous paraîtra fade. Avis aux musiciens qui voudront véritablement inventer la musique de l’avenir. » (p. 31)

Ce concours donne le départ de l’ethnographie musicale comme véritable science en France. Dans les années suivantes de nombreux concours réunissant des musiciens traditionnels bretons, mais aussi d’autres régions vont être organisés.

Le couple Péron & Hicher

Peron & Ichard
Dessin de J. F. Raffaelli (1850-1924) pour l’article de Émile Goudeau, « Les musiques pittoresques au Trocadero« , in : Revue de l’Exposition Universelle de 1889, Paris, 14 Août 1889, p. 26.

Un seul couple de sonneur breton se présente à ce concours, il s’agit de Lambert Péron (1858-1900) de Châteaulin à la bombarde et de René Hicher (1848-1926) de Dinéault au biniou, tous les deux du Finistère.

Les organisateurs ont-ils vraiment recherché des concurrents ? Pas simple pour des citadins, sans attache avec la Bretagne, de trouver des sonneurs. Pourtant, ils auraient pu trouver des joueurs de binious dans l’émigration bretonne de la région parisienne. En 1899, le pardon de Montfort-l’Amaury est animé par un couple de sonneurs parisiens. On peut penser que les organisateurs ont contacté la municipalité de Saint-Brieuc qui avait déjà organisé un concours de biniou en 1881, concours remporté par les frères Péron (Lambert et un de ses frères) de Châteaulin.

La presse locale se fait l’écho de l’expédition des deux concurrents :
« Mardi dernier, sont parti pour Paris en costume breton, deux joueurs de biniou, MM Péron Lambert cordonnier à Châteaulin et Icher, Jean,  cabaretier aux Trois Canards à Plomodiern. Ils devaient prendre part au concours entre les musique pittoresque des provinces de la France.
Vendredi matin la dépêche suivante nous annonçait le résultat obtenu :
1er prix – Médaille de vermeille – Musette d’honneur – Diplôme d’honneur – Prime 500f (ou indemnité pour frais de voyage). Nos félicitations à nos sonneurs bretons.« 
(Union Agricole, 10 juillet 1889)
 Et annonce leurs retour :
« Plomodiern – De notre correspondant le 9 :
Les deux joueurs de biniou Hicher Alain, de Plomodiern, et Peron Lambert, de Châteaulin, qui étaient allés à l’Exposition se faire entendre dans le concours de musique pittoresque, sont arrivés hier à Plomodiern. Comme vous l’avez annoncé mercredi, un prix de 500 fr. leur a été accordé.« 
(Union Agricole, 12 juillet 1889)
 
On retrouve la trace du passage à la capital de nos deux sonneurs dans un récit de G. Brault, illustré Albert Clouart publié en 1892.
 » […] le boucher nous présente le maître de la maison […]Péron le joueur de biniou, qui avec Hircher, le sonneur de bombarde, a remporté le premier prix à l’Exposition. On n’en retrouve pas deux comme ceux-là […] pour nous conter son admiration de la grande ville, et il nous montre accroché au mur, un ignoble chromo représentant cette bête tour Eiffel. Comme nous le prions de nous jouer un petit air, il prend son instrument, incrusté de dessins d’étain, il gonfle l’outre à vent et exécute sur une ronde des variations échevelées […] il explique à son compères le boucher qu’il doit aller bientôt à une noce des environs ; il aura cent francs pour trois jours et huit bouteilles de cidre par journées […]  » (6)
L’auteur fait une erreur, c’est bien Hicher qui joue du biniou et qui tient l’auberge.

Nous en savons plus sur Lambert Péron, qui était le sonneur de bombarde grâce à une étude de son descendant Vincent Soubigou publiée dans la revue Musique Bretonne (6). Son compère au biniou au nom de Hicher (orthographe très fluctuante : Ircher, Icher, Ichard…), quelquefois prénommé Jean ou Alain (?) cabaretier à l’auberge des Trois Canards à Plomodiern reste à identifier plus précisément.

A la bombarde : Lambert Péron (1858-1900) – Le sonneur de biniou est à identifier

Lambert Péron, sonneur gaucher, arbore deux médailles obtenues  sans doute  aux concours de Saint-Brieuc en 1881 et de Paris en 1889. Le photographe Eugène Bernier s’installe à Dinan et 1880. De là, il va se déplacer dans tout l’ouest de la France afin de constituer une collection de vues de Bretagne, de Normandie et de Vendée qu’il propose à sa clientèle, notamment aux touristes. Eugène Bernier est décédé à Dinan le 4 novembre 1892.

(1) Camille Debans, Les coulisses de l’Exposition : guide pratique et anecdotique, Paris, E. Kolb, 1889.
(2) L’art Musical, 14, 1889, p. 99.
(3) Julien Tiersot, Promenades musicales à l’Exposition, concours de musiques pittoresques, in : Le Menestrel, 7 juillet 1889, pp. 210-212.
(4) Émile Goudeau, « Les musiques pittoresques au Trocadero« , in : Revue de l’Exposition Universelle de 1889, Paris, 14 Août 1889, pp. 25-32.
(5) Vincent Soubigou, Lambert Péron – Illustre sonneur de la fin du XIXe siècle, Musique Bretonne, n° 247, Avril 2016, pp. 32-40.
(6) G. Brault & Albert Clouard, Tro-Breiz Tour de Bretagne, Fischbascher, Paris, 1892, p. 179.